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Que disent les services de sécurité européens sur les Frères musulmans en Europe ?

14 novembre 2023 Investigations   532980  

L’islamologue Lorenzo Vidino, éminent spécialiste des Frères musulmans en Occident, a réalisé, en octobre 2023, dans le cadre du programme sur l’extrémisme de l’université George Washington, un rapport intitulé ‘‘Verbatim: What European Security Services Say About the Muslim Brotherhood in Europe’’ (Verbatim : Ce que les services de sécurité européens disent des Frères musulmans en Europe). Extraits exclusifs.

Les Frères musulmans en Europe font souvent l’objet de controverses, fréquemment liées à des interprétations erronées et à des manipulations. Les opinions à ce sujet varient entre ceux qui affirment qu’ils n’existent pas et qu’il s’agit d’une pensée sectaire et conspirationniste, ceux qui prétendent qu’ils existent et qu’ils sont, en substance, similaires à des groupes tels qu’Al-Qaïda ou l’État islamique, ceux qui pensent qu’il s’agit d’une force qui a évolué au fil du temps et qui embrasse désormais la démocratie et l’intégration positive des Musulmans dans la société européenne, et ceux qui affirment qu’ils constituent un mouvement complexe qui, tout en affichant une façade modérée, est en réalité engagé dans des activités non violentes mais néanmoins très problématiques (une position défendue par l’auteur).

La confusion provient en grande partie de la nature opaque et secrète de la Confrérie et, par conséquent, de la difficulté d’obtenir des informations claires et sans équivoque. Comme la Confrérie a été fondée et opère principalement dans des pays du Moyen-Orient où les régimes locaux ont exercé diverses formes de répression à son encontre, le mouvement a toujours considéré que la dissimulation de nombreux aspects de sa structure et ses objectifs était une tactique nécessaire pour survivre. Les organisations appartenant à la famille de la Confrérie dans le monde arabe se sont donc données beaucoup de mal pour dissimuler divers aspects de leur fonctionnement interne. C’est une tactique qui, compte tenu du contexte, est compréhensible et qui a assuré la survie du mouvement dans des environnements politiques difficiles pendant près d’un siècle.

De manière quelque peu contre-intuitive, le secret qui entoure les réseaux de la Confrérie est un peu plus grand en Occident, où la Confrérie n’est pas considérée comme une organisation terroriste et peut généralement opérer librement dans un cadre démocratique. Les branches de la Confrérie au Moyen-Orient ont toujours gardé le secret sur de nombreux aspects de leurs activités, mais elles n’ont jamais nié leur propre existence. Ce déni est courant en Occident, où la plupart des militants et des organisations liés à la Confrérie dissimulent non seulement leur fonctionnement interne, mais refusent même d’admettre tout lien avec la Confrérie. Les militants et sympathisants de la Confrérie ont également tendance à attaquer ceux qui mettent en lumière l’existence de réseaux liés à la Confrérie en Europe et leur nature problématique en les accusant de recherches insuffisantes, d’opinions conspirationnistes et de sectarisme.

Compte tenu de cette dynamique, il est important d’observer ce que les entités européennes, dont le mandat institutionnel est de surveiller les menaces potentielles pour leurs pays, pensent du mouvement, de son existence même à ses tactiques et objectifs. La Confrérie n’est pas désignée comme une organisation terroriste par l’Union européenne ou un pays européen en particulier. Cependant, les services de sécurité de pratiquement tous les pays européens surveillent depuis longtemps ce mouvement, ce qui est en soi révélateur.

Les services de sécurité européens ont surveillé la Confrérie avec plus ou moins d’intensité. Ceux qui ont un mandat institutionnel large qui les amène à surveiller toutes les menaces potentielles pour l’ordre démocratique et constitutionnel de leur pays, comme l’Office allemand de protection de la constitution (Verfassungsschutz, à la fois au niveau fédéral et dans les 16 États allemands), l’ont fait de manière plus approfondie que certains de leurs homologues européens dont le mandat est plus étroit et s’apparente à la simple application de la loi. Dans chaque pays, le degré de surveillance de la Confrérie varie en fonction de l’ampleur de la tâche.

La Commission européenne a décidé d’adopter des mesures de sécurité plus souples et plus rapides, en fonction de facteurs tels que l’existence de menaces plus immédiates pour la sécurité ou l’avis des décideurs politiques.

Pourtant, tous les services de sécurité européens, sans exception, adoptent une vision très négative des Frères musulmans sur le vieux continent. Tous les services de sécurité européens qui se sont exprimés publiquement sur les Frères musulmans en Europe au cours des vingt dernières années ont clairement et constamment déclaré que :

1- Un réseau étendu et sophistiqué lié à la Confrérie opère clandestinement en Europe, tant au niveau national que paneuropéen (par l’intermédiaire de son organisation faîtière, FIOE/CEM, et de ses ramifications telles que FEMYSO) ;

2- Les militants européens liés à la Confrérie ont créé des organisations de façade qui leur permettent d’opérer au sein de la société et de faire avancer leur programme sans être facilement reconnaissables comme faisant partie de la Confrérie ;

3- Les réseaux de la Confrérie en Europe ne sont pas engagés dans le terrorisme mais ont des vues et des objectifs problématiques, subversifs, antidémocratiques et incompatibles avec les droits de l’Homme fondamentaux et la société occidentale.

Ces opinions ont été exprimées en termes divers par les services de sécurité européens et certains sont parvenus à des conclusions plus pessimistes que d’autres. Mais tous ceux qui se sont exprimés sur le mouvement au cours des deux dernières décennies ont été extrêmement négatifs et préoccupés par son impact sur la société européenne.

Ce bref exposé a rassemblé toutes les déclarations accessibles au public provenant de rapports annuels et occasionnels, de témoignages lors d’auditions parlementaires et de déclarations officielles dans le cadre d’affaires judiciaires des différents services de sécurité européens qui ont abordé la question des Frères musulmans en Europe. Ils comprennent toutes les déclarations que l’auteur a pu trouver, sans sélection ni omission, à l’exception des répétitions (comme dans le cas des rapports annuels des services de sécurité allemands, qui répètent en substance ce qui a été rapporté les années précédentes). Tous les documents sont accessibles au public et non classifiés. Ils sont tous présentés ici avec des références (afin que le lecteur puisse prendre connaissance du contexte) et sans commentaire. Le rapport n’inclut pas les interviews accordées aux médias par les représentants des services de sécurité, car elles ne constituent pas une représentation directe de leur point de vue et des manipulations/interprétations erronées qui ont pu se produire.

Les évaluations rapportées ici proviennent des services de sécurité de l’Autriche, la Belgique, la France, l’Allemagne, des Pays-Bas, de l’Espagne et la Suède. À la connaissance de l’auteur, aucun service de sécurité d’un autre pays européen ne s’est exprimé sur le sujet. La raison principale est sans doute que les différents services de sécurité sont plus ou moins à l’aise lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur un sujet quelconque, à moins que cela ne soit strictement nécessaire. En général, par exemple, les services de sécurité de la plupart des pays d’Europe du Sud et de l’Est sont culturellement moins enclins à révéler leur point de vue sur une question que leurs homologues d’Europe centrale et du Nord. En outre, les questions liées à l’islamisme en général et aux Frères musulmans en particulier ne constituent pas un problème majeur dans les pays d’Europe de l’Est, compte tenu de leur faible population musulmane.

En substance, les services de sécurité de pratiquement tous les grands pays d’Europe occidentale (à l’exception notable de l’Italie) ont exprimé dans leurs rapports des opinions très négatives sur les Frères musulmans. L’auteur n’a pas connaissance qu’un service de sécurité européen ait déclaré quoi que ce soit qui contredise ne serait-ce qu’un peu les évaluations sur la Confrérie faites par les services des sept pays mentionnés ici. Au contraire, les entretiens menés par l’auteur avec la plupart des services de sécurité européens au cours des vingt dernières années confirment que même ceux qui ne se sont pas exprimés publiquement (les services de sécurité italiens, par exemple) adoptent des points de vue extrêmement négatifs à l’égard de la Confrérie, en accord avec ceux qui sont exprimés publiquement.

La conclusion inévitable de cette lecture est que la communauté européenne de la sécurité est parvenue à un consensus ferme sur la présence, la structure, les tactiques, les objectifs et, en fin de compte, la nature problématique des Frères musulmans en Europe. Ce consensus a été constant au cours des vingt dernières années et n’a pas connu de déviation. Il devrait être la base d’une prise de décision politique bien informée sur le sujet.

AUTRICHE

‘‘Une idéologie totalitaire contraire à la conception occidentale de la coexistence et de l’égalité’’

– Bundesamt für Verfassungsschutz und Terrorismusbekämpfung (BVT), l’agence de renseignement autrichienne, dans une affaire judiciaire de 2016 :

« Les Frères musulmans ne sont pas institutionnalisés sous ce nom en Autriche, mais ils caractérisent la représentation publique de l’islam par leur force intellectuelle et personnelle. Les Frères musulmans ne tiennent pas de registres de leurs membres ; ceux-ci sont tenus secrets dans tous les pays afin de ne pas être identifiés par les autorités.

Le système politique visé [par les Frères musulmans] rappelle un système totalitaire, qui ne garantit ni la souveraineté du peuple ni les principes de liberté et d’égalité. Une telle position fondamentale est incompatible avec les normes juridiques et sociales de la République d’Autriche.

La Liga Kultur Verein für multikulturellen Brückenbau à Graz est une association des Frères musulmans, qui n’est autorisée à diffuser que leur idéologie, laquelle est en contradiction avec la conception démocratique occidentale de la coexistence, de l’égalité des hommes et des femmes, de l’ordre politique et des principes fondamentaux de la Constitution de la République d’Autriche »1.

– Bundesamt für Verfassungsschutz und Terrorismusbekämpfung (BVT), rapport annuel 2018 :

« Les Frères musulmans en Autriche sont un réseau d’associations et d’organisations de façade, ainsi qu’une organisation hiérarchiquement structurée en son sein. En raison de sa perception de l’islam en tant que système holistique de la société, elle est à la fois une école de vie, une association culturelle, une idée sociale et une entreprise économique.

Dans le passé, il y a eu des cas occasionnels de radicalisation salafiste et djihadiste dans l’environnement des Frères musulmans autrichiens »2.

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1- Landesverwaltungsgericht Steiermark. Affaires LVwG 70.8-3597/2015-34, LVwG 41.8-37/2016-34 et LVwG 41.8- 39/2016-34, Graz. 9 septembre 2016.

2- Bundesministerium für Inneres. Verfassungsschutzbericht 2018, page 16. À consulter à l’adresse suivante :https://www.bvt.gv.at/401/files/Verfassungsschutzbericht2018.pdf.

 

BELGIQUE

‘‘Un mouvement extrémiste contraire au bon fonctionnement de la société et de l’ordre constitutionnel’’ 

– Sûreté de l’État, service de renseignement belge, rapport 2002 au Parlement belge :

« La Sûreté de l’État suit les activités des Frères musulmans internationalistes en Belgique depuis 1982. Les Frères musulmans internationalistes possèdent une structure clandestine en Belgique depuis plus de 20 ans. L’identité des membres est secrète, ils agissent dans la plus grande discrétion. Ils cherchent à diffuser leur idéologie au sein de la communauté musulmane de Belgique et visent en particulier les jeunes, les immigrés de deuxième et troisième génération.

En Belgique comme dans d’autres pays européens, ils cherchent à prendre le contrôle d’associations sportives, religieuses et sociales, et à s’imposer comme interlocuteurs privilégiés des autorités nationales, voire européennes, pour gérer les affaires islamiques. Les Frères musulmans estiment que les autorités nationales s’appuieront de plus en plus sur les représentants de la communauté islamique pour la gestion de l’islam. Dans ce cadre, ils tentent d’imposer la désignation de personnes influencées par leur idéologie dans les instances représentatives. Pour ce faire, ils ont été très actifs dans le processus électoral des membres de l’organe de gestion de l’islam [en Belgique]. Un autre aspect de cette stratégie est de provoquer ou d’entretenir des tensions en considérant qu’un Musulman ou une organisation musulmane est victime des valeurs occidentales, d’où l’affaire du foulard musulman dans les écoles publiques »1.

– Sûreté de l’État. Rapport annuel 2020 :

« En Belgique, les ‘‘Frères musulmans internationaux’’ sont représentés par une organisation appelée La Ligue des Musulmans de Belgique (LMB), qui ne compterait qu’une cinquantaine de membres et une centaine de partisans ou sympathisants. La Belgique abrite également le Conseil des Musulmans d’Europe (CME, anciennement FIOE), une organisation faîtière européenne qui représente les intérêts des Frères musulmans auprès des institutions européennes. Ces dernières années, les Frères musulmans ont organisé un large éventail d’activités gratuites, principalement à Bruxelles. Ils ont notamment lancé de nouveaux programmes dans le domaine de l’éducation et de la formation (pour les écoles primaires et secondaires), créé des sections spécifiques pour les jeunes adultes et les étudiants. Ils ont leur propre mouvement de scoutisme et d’autres activités sociales pour les enfants.

Les Frères musulmans et leurs membres, souvent hautement qualifiés, sont présents dans de nombreuses organisations à but non lucratif et d’autres groupes dans tous les domaines de la société. Ils sont donc plus influents et plus importants qu’on ne pourrait le penser compte tenu du nombre limité de leurs membres. Les Frères musulmans respectent les règles démocratiques et la loi, et poursuivent des objectifs supposés légitimes à court terme. Toutefois, le discours, les convictions et la vision adoptés en interne à plus long terme sont contraires au bon fonctionnement de la société de l’ordre constitutionnel et de la démocratie. Pour le service de sécurité de l’État, les Frères musulmans sont un mouvement extrémiste »2.

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1- Sénat et Chambre des Représentants de Belgique, Rapport d’activité 2001 du Comité permanent de contrôle des services de renseignements et de sécurité (Comité R). Session du 19 juillet 2002.

2- Veiligheid van de staat súreté de l’etat. Rapport annuel 2020. À consulter à l’adresse suivante : https://vsse.be/sites/default/files/1- ra2020-ukt-l-single.pdf

FRANCE

‘‘Une élite qui œuvre pour que le pays soit un jour régi par la loi de Dieu et non par celle des Hommes’’ 

– Témoignage de Lucile Rolland, chef du Service central du renseignement territorial (SCRT), devant la commission parlementaire sur l’attentat du 3 octobre 2019 à la préfecture de police de Paris :

« Il y a une grande différence entre les salafistes et les Frères, même s’ils sont tous fondamentalistes.

Les salafistes pensent que l’on ne peut vivre sa religion normalement qu’en étant coupé de la société impie : ils veulent une véritable séparation de la société française laïque. Il n’y a pas d’organisation centralisée chez les salafistes : ils sont plutôt protestants, si je puis dire. Ils sont beaucoup plus décentralisés que les Frères musulmans. Les salafistes investissent dans le domaine de l’éducation pour essayer de diffuser leur croyance, mais ils n’ont pas de gros moyens financiers. Ils ne créent pas de lieux eux-mêmes : ils essaient plutôt de les infiltrer, de les prendre en charge et d’imposer leur façon de vivre leur religion. Enfin, ils rejettent totalement le processus électoral. Pour eux, le simple fait de participer à des élections est impie : cela signifierait que l’on reconnaît une sorte de supériorité de la loi de l’Homme sur celle de Dieu.

La Confrérie est un peu l’inverse : c’est une élite qui souhaite irriguer complètement la société en entrant dans la vie publique, voire dans la politique. Rassemblés au sein d’une fédération nationale, Musulmans de France, ils veulent clairement prendre le pouvoir par les urnes. Le lien entre les deux est donc une vision fondamentaliste de la religion, même si la manière de l’exprimer n’est pas la même : l’objectif est de faire en sorte que le pays dans lequel ils se trouvent soit un jour régi par la loi de Dieu et non par la loi des Hommes »1.

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1- Assemblée nationale. Compte rendu : Commission d’enquête chargée de faire la lumière sur les dysfonctionnements ayant conduit aux attaques commises à la préfecture de police de Paris le jeudi 3 octobre 2019. Tiré de : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/comptes-rendus/ceprefpol/l15ceprefpol1920014_compte-rendu.

 

ALLEMAGNE

 ‘‘Une activité missionnaire qui constitue le terreau d’une radicalisation plus poussée’’

– Bundesamt für Verfassungsschutz (BfV), l’agence fédérale allemande de renseignement intérieur, rapport 2005 :

« Ces groupes islamistes ‘‘légalistes’’ représentent une menace particulière pour la cohésion interne de notre société. Entre autres, leur large éventail d’activités éducatives et de soutien axées sur l’islamisme, en particulier pour les enfants et les adolescents issus de familles immigrées, est utilisé pour promouvoir la création et la prolifération d’un milieu islamiste en Allemagne. Ces activités vont à l’encontre des efforts entrepris par l’administration fédérale et les Länder pour intégrer les immigrés. Ces milieux risquent également de constituer le terreau d’une radicalisation plus poussée »1.

– Verfassungsschutz (Office de protection de la Constitution), Nordrhein-Westfalen, le Land le plus peuplé d’Allemagne, rapport annuel 2018 :

« Le nombre relativement faible de sympathisants [des Frères musulmans en Allemagne] ne doit pas faire oublier que certains d’entre eux ont une influence considérable. Ils peuvent généralement se prévaloir d’une formation universitaire, occupent des emplois bien rémunérés et à responsabilités et disposent de bonnes relations en Allemagne et à l’étranger. Selon leur propre conception, les Frères musulmans représentent un‘‘islam du juste milieu’’, qui se sépare des deux pôles que sont le djihadisme, d’une part, et l’islam occidental libéral, d’autre part, adapté aux idéaux occidentaux. Leur objectif est une société islamiste dans laquelle les intérêts politiques sont régulés en dernier ressort en fonction de la religion. À cette fin, une stratégie d’« islamisation par le ba » est poursuivie, qui s’adresse d’abord à l’individu et vise à modifier sa conscience pour qu’il adopte un mode de vie façonné par la religion. Les personnes ainsi formées doivent ensuite se frayer un chemin dans la société et s’assurer qu’à long terme, celle-ci se rapproche de la conception religieuse des Frères musulmans.

À long terme, la menace que représente l’islamisme légaliste pour le système démocratique libéral est plus importante que celle du djihadisme, qui sera toujours plus nombreux. Ils aspirent à un ordre islamiste, mais sont prêts à admettre certains éléments démocratiques dans ce cadre. C’est pourquoi leur extrémisme est souvent difficilement reconnaissable à première vue »2.

– Verfassungsschutz (Office de protection de la Constitution) Baden-Württemberg, rapport annuel 2022 :

« La forme d’organisation secrète des cellules dites ‘‘usra’’ (arabe : ‘‘famille’’) est la structure réelle des Frères musulmans derrière les structures officielles des clubs, y compris en Europe et en Allemagne. Les Frères musulmans égyptien ont mis en place le système ‘‘usra’’ dans les années 1950 afin d’éviter les poursuites de l’État. Ainsi, malgré l’interdiction, il s’est développé en cellules individuelles, formellement indépendantes. Ces cellules se caractérisent par le fait qu’elles partagent peu de choses, mais qu’elles ont des interfaces influentes. À un niveau plus élevé, cette stratégie se reflète dans un réseau européen de mosquées, d’associations et d’instituts qui se reflètent dans des désignations individuelles pour donner l’impression d’une indépendance mutuelle et d’une diversité musulmane.

Au départ, l’Europe n’a servi aux Frères musulmans que de refuge contre la répression de l’État en Égypte. Les structures européennes des Frères musulmans sont aujourd’hui constituées d’un réseau très dense d’organisations faîtières, de diverses organisations nationales (souvent plusieurs par pays), d’associations d’étudiants et de jeunes, d’institutions thématiques spécialisées et de mosquées et de clubs prétendument indépendants »3.

– Le Verfassungsschutz Baden-Württemberg a également déclaré :

« Le ‘‘Conseil des Musulmans européens’’ (CME), jusqu’en 2020 ‘‘Fédération des organisations islamiques en Europe’’ (FIOE), et basé à Bruxelles, est considéré comme l’organisation faîtière européenne pour les structures liées aux Frères musulmans. Son premier président, Ahmed AL-RAWI, originaire du Royaume-Uni, a même parlé publiquement d’une « vision commune des choses » et d’une « bonne et étroite relation » avec le mouvement égyptien.

Le ‘‘Forum of European Muslim Youth and Student Organizations’’ (FEMYSO) à Bruxelles est l’organisation qui chapeaute le travail de la jeunesse du mouvement musulman et agit comme un vaste réservoir de jeunes talents pour le mouvement musulman européen, en étroite collaboration avec les associations nationales d’étudiants et de jeunes musulmans. Toutefois, la plupart des membres de ces organisations ne sont probablement pas conscients des liens personnels de l’organisation avec le mouvement musulman »4.

– Les services de sécurité fédéraux allemands et ceux d’autres grands Länder comme la Bavière et la Rhénanie-du-Nord-Westphalie qualifient également la FIOE d’« organisation faîtière des organisations des Frères musulmans en Europe » dans plusieurs de leurs rapports annuels5.

De même, les services de sécurité fédéraux allemands et ceux d’autres grands Länder se réfèrent systématiquement à la DMG (Deutsche Muslimische Gemeinschaft e.V., Communauté musulmane allemande), un membre clé de la FIOE, comme étant une entité des Frères musulmans. Cette évaluation est faite chaque année dans le rapport annuel du BfV. Sa dernière version (2022) indique que :

« La « Deutsche Muslimische Gemeinschaft e.V. » (DMG) fait partie du réseau mondial des « Frères musulmans » (FM). Les activités essentielles de la DMG et de ses organisations affiliées sont le travail missionnaire, la jeunesse et l’éducation, qui sont fondés sur l’idéologie des Frères musulmans. Par exemple, des camps coraniques sont organisés. En outre, par son travail de relations publiques, la DMG tente de s’imposer comme le point de contact central pour les questions musulmanes en Allemagne en ce qui concerne la politique et la société »6.

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1- Ministère fédéral de l’intérieur. Bundesverfassungsschutz 2005, page 190. À consulter sur : https://publikationen.uni-tuebingen.de/xmlui/bitstream/handle/10900/63244/Verfassungsschutzbericht_2005_de.pdf?sequence=1&isAllowed=y.

2- Verfassungsschutzbericht, Nordrhein-Westfalen. Ministerium für Inneres, Digitalisierung und Migration, 2018. Tiré de : https://www.im.nrw/system/files/media/document/file/VS_Bericht_2018.pdf.

3- Baden-Württemberg. Verfassungsschutzbericht. Consulté à l’adresse : https://www.verfassungsschutz-bw.de/site/pbs-bw- lfv-root/get/documents_E-418404874/IV.Dachmandant/LfV_Datenquelle_neu/Publikationen/Jahresberichte/Verfassungsschutzbericht%20Baden -W%C3%BCrttemberg%202022.pdf.

4- Ibid.

5- Bundesministerium des Innern. Verfassungsschutzbericht 2007, page 193 ; Bayerisches Staatsministerium des Innern, für Sport und Integration. Verfassungsschutzbericht 2019, page 43 ; Verfassungsschutzbericht, Nordrhein- Westfalen, Ministerium für Inneres, Digitalisierung und Migration, 2018, page 252.

6- Bundesamt fur Verfassungsschutz. Islamismus und islamistischer Terrorismus. À consulter à l’adresse : https://www.verfassungsschutz.de/DE/verfassungsschutz/der-bericht/vsb-islamismus-und-islamistischer-terrorismus/2022-vsb-islamismus-und-islamistischer-terrorismus-artikel.html#doc1529326bodyText9.

PAYS-BAS

‘‘Une influence qui ouvre la voie à un rôle plus important de l’islam ultra-orthodoxe en Occident’’

– AIVD, l’agence de renseignement néerlandaise, ‘‘The radical dawa in transition, The Rise of Islamic Neoradicalism in the Netherlands’’, rapport, 2007 :

« Tous les Frères musulmans ou leurs sympathisants ne sont pas reconnaissables en tant que tels. Ils ne révèlent pas toujours leur loyauté religieuse et leur programme ultra-orthodoxe aux personnes extérieures. Apparemment coopératifs et modérés dans leur attitude à l’égard de la société occidentale, ils n’ont certainement aucune intention violente. Mais ils tentent d’ouvrir la voie à un rôle plus important de l’islam ultra-orthodoxe dans le monde occidental, en exerçant une influence religieuse sur les communautés musulmanes immigrées et en nouant de bonnes relations avec les leaders d’opinion concernés : hommes politiques, fonctionnaires, organisations sociales traditionnelles, religieux non islamiques, universitaires, journalistes, etc.

Cette politique d’engagement a été plus visible ces dernières années et pourrait peut-être annoncer une certaine libéralisation des idées du mouvement qui se présente comme un défenseur largement soutenu et un représentant légitime de la communauté islamique. Mais son but ultime – bien qu’il ne l’ait jamais déclaré ouvertement – est de créer, puis d’implanter et d’étendre un bloc musulman ultra-orthodoxe en Europe occidentale »1.

– Rapport de l’AIVD au Parlement néerlandais, 2011 :

« [Les Frères musulmans aux Pays-Bas] ne constituent pas actuellement une menace directe pour l’ordre juridique démocratique ou la sécurité nationale de notre pays »2.

Dans le même temps, l’AIVD a fait valoir que « la Confrérie peut à terme constituer un risque pour l’ordre juridique démocratique aux Pays-Bas » pour quatre raisons qui se recoupent :

– « L’objectif des Frères musulmans, qui consiste à laisser l’islam diriger tous les aspects de la vie des Musulmans, peut contribuer à créer un terrain propice à l’isolationnisme (intolérant) et à la polarisation.

– En raison des actions secrètes et sécuritaires des Frères musulmans néerlandais, on ne peut exclure que, outre les intentions identifiées, d’autres objectifs puissent entrer en conflit avec l’ordre juridique démocratique des Pays-Bas.

– Les Frères musulmans néerlandais tentent de gagner de l’influence dans la société civile. S’ils participent également à la prise de décision politique sans faire preuve de transparence quant à leur signature et donc à leurs intérêts et intentions, cela peut conduire à une situation indésirable.

– Ils disposent d’un vaste réseau international et de ressources financières importantes »3.

En outre, l’AIVD a déclaré que la FIOE « peut être considérée comme l’organisation faîtière des Frères musulmans en Europe. La FIOE joue un rôle de guide au sein des Frères musulmans européens et détermine la politique centrale, qui est mise en œuvre localement par les fédérations nationales ».

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1- Service général de renseignement et de sécurité. The radical dawa in transition, The Rise of Islamic Neoradicalism in the Netherlands. AIVD, octobre 2007. À Consulter à l’adresse : https://english.aivd.nl/publications/publications/2007/10/09/the- radical-dawa-in-transition.

2- Algemene Inlichtingen-en Veiligheidsdienst, Ministerie van Binnenlandse Zaken en Koninkrijksrelaties. Geen direct dreiging vanuit Moslimbroederschap in Nederland. 12 avril 2011. Tiré de :https://www.aivd.nl/actueel/nieuws/2011/04/12/geen-directe-dreiging-vanuit-moslimbroederschap-in-nederland.

3- Parlementaire Monitor. Brief regering ; « Conclusies onderzoek Moslimbroederschap in Nederland – Grondrechten in een pluriforme samenleving ». 26 mai 2011. À consulter à l’adresse suivante :https://www.parlementairemonitor.nl/9353000/1/j9vvij5epmj1ey0/vipncvj8czzn.

ESPAGNE

‘‘ Une doctrine qui a pour objectif l’établissement d’un califat régi par la charia islamique’’

– Centro Nacional de Inteligencia (Centre national de renseignement, CNI), avis dans une affaire judiciaire de 2020 refusant la citoyenneté à un membre présumé des Frères musulmans :

« J. est un membre actif du mouvement islamiste radical des Frères musulmans, une organisation de tendance politique très influente dans le monde islamique et qui dispose d’une large structure internationale. La doctrine diffusée par le mouvement des Frères musulmans est basée sur une interprétation radicale du Coran, avec pour objectif l’établissement d’un califat régi par la loi islamique (charia). Les Frères musulmans cherchent à établir dans les pays occidentaux un ‘‘statut personnel du Musulman’’, en agissant dans les domaines social, éducatif, économique et politique pour atteindre cet objectif »1.

– Comisaria General de Información, 2019 affaire pénale :

« En Occident, les actions des Frères musulmans présentent un modus operandi commun à chaque pays d’accueil :

Ils présentent une image d’intégration et de modération.

Leurs dirigeants ne reconnaissent généralement pas publiquement leur appartenance aux Frères musulmans.

Leurs dirigeants parviennent à devenir les représentants des principales organisations des communautés islamiques dans le pays d’accueil.

Dans la sphère politique, ils tentent d’influencer les décisions de l’État qui affectent la communauté musulmane du pays d’accueil et de tirer le meilleur parti des ressources juridiques et économiques offertes par les États, en créant des réseaux associatifs et de services avec l’aide des ressources publiques.

Dans le domaine de l’éducation, ils ont pour priorité d’influencer la formation religieuse des jeunes musulmans installés dans leur pays d’accueil.

Dans la sphère sociale, ils gagnent la communauté musulmane installée dans le pays d’accueil en menant des activités sociales et éducatives. Ils endoctrinent l’idée que les Musulmans sont victimes des valeurs occidentales et des attitudes islamophobes, ce qui génère une cohésion au sein de la communauté islamique.

Dans la sphère économique, ils créent des structures financières conformes aux normes coraniques, et des collectes de fonds sont effectuées pour le fonctionnement de la confrérie, parmi ses sources de financement la zakat ou l’aumône, le réseau d’ONGs islamiques liées à la confrérie et les bénéfices tirés du blanchiment d’argent dans les réseaux d’affaires de ses membres.

La portée propagandiste de son travail et de son idéologie est une autre de ses grandes priorités, avec l’utilisation des médias, des éditoriaux et de la communication en ligne.

Tout au long des années 1980, des organisations affiliées à la Confrérie sont apparues dans les pays européens, cherchant à contrôler les communautés musulmanes et à se présenter comme le représentant légitime de l’islam face au pouvoir séculier de l’État européen.

En Europe, il convient de noter le rôle joué par la Fédération des organisations islamiques en Europe (FOIE, dont l’acronyme anglais est FIOE), qui regroupe des organisations dominées par les Frères musulmans en Europe et financées par les pays du golfe Persique.

Le FIOE s’est étendu à une multitude de pays dans l’environnement européen où il a joué un rôle important en créant diverses institutions. Dans certains de ces pays, des liens étroits ont été observés avec le Hamas et d’autres organisations qui ont soutenu le Hamas, et dans certaines institutions qui font partie du FIOE, des liens avec Al-Qaïda ont été détectés.

Dans le cas de l’Espagne, la Ligue islamique pour le dialogue et la coexistence en Espagne (LIDCOE), qui partage l’idéologie des Frères musulmans, et notamment sa branche syrienne, est la seule entité intégrée au FOIE.

… [Les Frères musulmans] ont une grande capacité d’adaptation et de survie et, bien qu’ils se déclarent officiellement opposés à l’usage de la violence, ils y ont eu recours de diverses manières.

Ces mêmes réseaux de la Confrérie en Occident sont utilisés pour mettre en œuvre l’interprétation la plus stricte de l’Islam dans la communauté musulmane des pays d’accueil »2.

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1- Cité dans Audiencia Nacional, deuxième section, procédure 0000756/2020.

2- Comisaria General de Información. Unidad Central de Información Exterior. 19 juin 2019.

SUÈDE

‘‘Une stratégie qui repose sur la ségrégation et l’enclavement du monde occidental’’

– Säkerhetspolisen, les services de sécurité suédois, rapport 2022 :

« Depuis 2018, Säkerhetspolisen ne considère plus les Frères musulmans comme une organisation terroriste. En effet, l’objectif de l’organisation, un califat mondial fondé sur la charia, ne doit pas être atteint en premier lieu par l’usage de la force. Néanmoins, cet objectif est incompatible avec les libertés et droits fondamentaux suédois. En outre, la stratégie de l’organisation dans le monde occidental repose sur la ségrégation et l’enclavement. Selon l’idéologie des Frères musulmans, les Musulmans ne doivent pas être assimilés à la culture occidentale.

Chakib Benmakhlouf [basé au Suède] a été d’abord vice-président, puis président pendant deux mandats de la Fédération des organisations islamiques en Europe (FIOE), jusqu’en 2014. La FIOE a été désignée par les Frères musulmans comme sa branche européenne. Pendant son mandat, Chakib Benmakhlouf aurait reçu des instructions de la part des Frères musulmans en Égypte concernant la manière dont la coopération avec la partie égyptienne de la Confrérie devait se dérouler.

L’objectif des Frères musulmans est un califat mondial fondé sur la charia, et pour atteindre cet objectif, selon al-Qaradawi, le mensonge peut s’avérer nécessaire. Dans cette optique, Chakib Benmakhlouf a fait une série de déclarations qui, selon le Säkerhetspolisen, confirment qu’il a adhéré à l’idéologie d’al-Qaradawi. Avec les citations « nous ne voulons pas attirer l’attention sur le fait que nous islamisons l’Occident, car cela ne favorise pas nos objectifs » et « l’islam dominera et entrera dans chaque foyer », M. Benmakhlouf a également fait le lien avec la nature à long terme de la stratégie.

Sous la direction de Chakib Benmakhlouf, le FIOE a utilisé des plans sur 20 ans pour définir la manière dont l’organisation agirait en Europe. Conformément à l’idéologie d’al-Qaradawi, Chakib Benmakhlouf estime qu’il n’y a pas lieu de faire la distinction entre les individus et la société, la politique et la religion. En déclarant que « l’islam est un tout indivisible : religion, politique, confession, culte, action, éthique et autres », Benmakhlouf a dissipé tous les doutes concernant la position de la FIOE à l’égard de la liberté individuelle et de la démocratie »1.

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1- Säkerhetspolisen. Rapport sur les Frères musulmans en Suède. 28 mars 2022.