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Lorenzo Vidino : Les investissements dissimulés rapportent des dizaines de millions d’euros aux Frères musulmans



Auteur de deux ouvrage de référence (‘‘Frères musulmans, le cercle restreint’’ et ‘‘Les néo Frères musulmans en Occident’’), Lorenzo Vidino est l’un des plus imminents spécialistes de la Confrérie islamiste en Europe. Dans cet entretien exclusif, il nous explique comment les investissements immobiliers dissimulés des Frères musulmans leur rapportent des dizaines de millions d’euros chaque année.

Propos recueillis par Atmane Tazaghart

– L’affaire de l’imam Iquioussen, que les autorités françaises veulent expulser, a eu pour « dommage collatéral » la révélation du « trésor de guerre » immobilier détenu, sous différents prête-noms, par les Frères musulmans, en France comme partout en Europe. Dans quelle stratégie s’inscrivent ces acquisitions immobilières ?

– Permettez-moi de vous donner une réponse plus générale. J’hésite à discuter des spécificités de l’affaire Iquioussen, car je n’ai pas tous les détails. Mais laissez-moi dire que, de manière générale, la confrérie européenne a depuis longtemps développé une stratégie destinée à créer un système permettant de générer ses propres fonds afin de compléter les importants financements qu’elle a historiquement reçus du Golfe arabe, lesquels ces dernières années, à l’exception du Qatar, ont largement diminué, ainsi que les fonds collectés au sein de la communauté musulmane, par le biais de la zakat et des organisations caritatives du réseau des Frères musulmans.

Depuis le début des années 1990, Hassan Iquioussen, simple prédicateur officiellement ‘‘sans emploi’’, s’est constitué un immense patrimoine comportant une trentaine d’appartements destinés à la location. Comment expliquez-vous qu’en plus de trente ans, il n’a jamais été inquiété ni même questionné sur l’origine des fonds qui lui ont permis ces achats immobiliers ni sur la destination finale des rentes issues de leurs locations ?

– C’est un sujet sur lequel il est difficile d’enquêter, car les Frères, dans tous les pays européens, ont mis en place des structures financières assez sophistiquées et se sont efforcés de les dissimuler autant que possible.

– Selon l’ancien Frère musulman, Mohamed Louizi, l’imam Iquioussen n’est pas un cas isolé. Il existerait, selon lui, des centaines de cas similaires de membres ou de sympathisants des Frères musulmans qui servent de prête-noms pour les achats immobiliers de la confrérie à travers l’Europe ?

– Certaines des activités financières des Frères musulmans sont liées à la gestion de l’Islam en tant que culte : certification et distribution de viande halal, organisation de pèlerinages religieux à la Mecque, etc. Ces activités permettent au réseau des Frères musulmans de collecter des fonds tout en menant des activités qui les placent en position de meneurs qui gèrent la vie musulmane en Europe, ce qui est l’un de leurs principaux objectifs. D’autres activités sont purement financières et n’ont aucun aspect islamique. Aux États-Unis, où la structure financière des Frères musulmans est sans doute la plus sophistiquée en Occident, nous observons des activités massives dans des domaines allant des sociétés de logiciels (comme l’a révélé la fameuse affaire de diverses sociétés informatiques aux États-Unis liées au financement du Hamas), aux investissements immobiliers, et même à une série d’usines de volailles.

Depuis l’épisode de la banque frère-musulmane al-Taqwa, mise en faillite au lendemain des attentats du 11-Septembre, al-Tanzim al-Dawli [l’organisation internationale des Frères musulmans] a converti l’essentiel du  »trésor de guerre » de la confrérie en investissements immobiliers répartis dans plusieurs pays européens et opérés via des prête-noms, avec pour objectifs d’échapper aux contrôles et de contourner le risque de voir ces avoirs gelés. À combien pourriez-vous estimer la valeur de cet « empire immobilier » détenu par les Frères musulmans en Occident ?

– Ces activités dissimulées et bien gérées produisent des dizaines de millions d’euros par an. Et cet argent est ensuite restitué à la Confrérie, par le biais d’entités intermédiaires diverses (autres sociétés, trusts financiers, organisations à but non lucratif) et finit donc par financer les activités des Frères musulmans.

– Pourquoi choisir l’immobilier ? Et pourquoi la majeure partie des investissements de la Confrérie se trouve-t-elle au Royaume-Uni et en Autriche ?

– Des dynamiques similaires se produisent dans toute l’Europe, même si c’est souvent à plus petite échelle. Et l’immobilier est l’une des principales activités. Certains des acteurs clés du réseau des Frères musulmans en Europe sont personnellement impliqués dans l’immobilier. Ahmed al Rawi au Royaume-Uni et Ibrahim El Zayat en Allemagne [deux personnages clés au sein de l’empire immobilier des Frères musulmans en Grand Bretagne et en Autriche] possèdent personnellement d’importants portefeuilles immobiliers. Et, ce n’est sans doute pas une coïncidence, si les deux hommes sont depuis longtemps impliqués dans Europe Trust, la principale entité financière du réseau des Frères musulmans, dont la mission consiste essentiellement à acheter des biens immobiliers pour le compte d’entités liées aux Frères musulmans dans toute l’Europe.

Bio express

Éminent chercheur en islamologie, Lorenzo Vidino dirige le programme sur l’extrémisme à l’université George Washington. Spécialiste de l’islamisme en Europe et en Amérique du Nord, ses recherches portent, depuis 20 ans, sur les dynamiques de mobilisation des réseaux islamistes en Occident et les politiques gouvernementales de lutte contre la radicalisation. Avec un intérêt tout particulier pour la Confrérie des Frères musulmans, à laquelle il a consacré de nombreuses études et deux livres de référence : ‘‘The New Muslim Brotherhood in the West’’ (Columbia University Press, New York, 2010) et ‘‘Frères musulmans : Le cercle restreint – Comment s’opèrent les adhésions et les dissidences au sein de la Confrérie en Occident’’ (Columbia University Press, New York, 2020 / Global Watch Analysis, Paris, 2021, pour l’édition française).