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Lorenzo Vidino : Ce n’est plus le Qatar qui finance les Frères musulmans, mais l’Union européenne !



L’islamologue Lorenzo Vidino, dont le dernier livre ‘‘Frères musulmans : Le Cercle restreint’’, vient d’être traduit en Français (éditions Global Watch analysis), a réalisé pour le centre autrichien de documentation sur l’islam politique une étude sur les structures pan-européennes des Frères musulmans. Publiée en octobre dernier, cette étude (co-écrite avec Sergio Altuna, 280 pages) constitue un document édifiant sur l’ampleur des tentacules européens de la Confrérie, leur mode de fonctionnement et leur financement.

Propos recueillis par Atmane Tazaghart

Vous êtes le co-auteur, avec Sergio Altuna, d’une récente étude sur les structures pan-européennes des Frères musulmans, réalisée pour le centre autrichien de documentation sur l’islam politique. Près de trois ans après les révélations de ‘’Qatar Papers’’, quelles mutations avez-vous observées dans les structures, modes de fonctionnement et financement de la Confrérie ?

– Depuis ces dernières années, nous pouvons observer un déclin relatif du financement étranger et davantage de fonds obtenus par les entités de la Confrérie auprès de l’Union européenne et des différents gouvernements européens. Les militants des Frères musulmans, en particulier ceux de la deuxième génération née en Europe, sont devenus très habiles pour obtenir des fonds publics afin de mener des travaux dans les domaines liés à l’intégration, la prévention de la radicalisation ou la lutte contre l’islamophobie.

Ces fonds européens, peut-être pas aussi importants que ceux provenant du Golfe, apportent cependant un autre avantage aux Frères : la légitimité. En effet, chaque subvention européenne signifie pour eux une certification de légitimité et de modération, un capital politique qu’ils peuvent utiliser pour s’intégrer davantage. Et cela est particulièrement problématique.

Plusieurs études et investigations semblent indiquer que le Qatar a passé le relais à la Turquie dans le domaine du financement des Frères musulmans. Mais très souvent, les capitaux utilisés proviennent toujours du Qatar, même si cela se fait, désormais, de façon détournée. Quelles sont, selon vous, les raisons de cette nouvelle stratégie adoptée par Doha ?

– Le financement est toujours un domaine obscur, très difficile à déchiffrer depuis l’extérieur. Les ‘’Qatar Papers’’, par exemple, ont mis en lumière des dynamiques qui étaient grosso modo connues, mais je ne pense pas que quiconque s’attendait à l’ampleur ni à la nature épidermique du financement des entités des Frères musulmans en Europe par les organisations caritatives qataries.

Cela dit, au cours des deux dernières années, il est devenu évident que le financement qatari n’est plus aussi clinquant qu’avant.
Certains éléments indiquent qu’il existe toujours, bien sûr. Mais s’il est difficile de dire s’il est moins important en taille, il est clair qu’il se fait généralement avec moins de fanfare que par le passé.

J’attribue cela, en grande partie, à la pression exercée sur Doha par d’autres pays du CCG. La Turquie est certes intervenue, mais pas autant que le Qatar auparavant. Cependant, l’aide turque s’est surtout manifestée sur le plan politique, en soutenant les réseaux des Frères européens par le biais de sa diplomatie. Il sera intéressant de voir si cela va continuer maintenant qu’Erdogan a opéré un rapprochement très public avec l’Égypte et les pays du Golfe…

Malgré les scandales successifs, dont l’illustration la plus récente a été la campagne de promotion du hijab comme étant un « symbole de liberté », les Frères musulmans et leurs tentacules associatifs continuent à trouver de l’écoute, de l’appui et du financement auprès des instances européennes. Comment expliquez-vous cette situation ?

– Je suis volontairement provocateur en disant cela : les establishments européens (pas seulement les autorités mais aussi les médias) sont à ce stade probablement le seul public sympathique que la Confrérie peut trouver dans le monde ! Pratiquement tous les gouvernements du Moyen-Orient sont contre eux et le soutien populaire dont ils bénéficient dans la région s’amenuise de jour en jour ; il est sans doute à son point le plus bas en presque 100 ans d’Histoire.

De nombreux Européens ont 5 ou 10 ans de retard dans la compréhension de la Confrérie et de sa nature problématique. Diverses raisons contribuent à cette situation difficile, mais l’une des plus importantes est la capacité des Frères à se présenter comme des représentants légitimes des communautés musulmanes locales et des alternatives modérées aux djihadistes, en utilisant le langage de l’intégration et de la démocratie.

La nouvelle génération, que j’appelle les ‘’woke islamistes’’, opère avec le langage de la théorie post-coloniale ou en parlant d’ « islamophobie genrée » – une approche qui les amène à créer des alliances tactiques avec les acteurs les plus progressistes du discours politique. Enfin, ils ont appris à maîtriser les accusations de bigoterie et d’islamophobie à l’encontre de quiconque les critique, ce qui a un effet paralysant sur de nombreux Européens.

Nous observons, depuis 2 ou 3 ans, une prise de conscience grandissante en Europe, et en Occident en général, quant au danger des Frères musulmans qui sont la matrice de l’islamisme mondial. Cependant, les gouvernements européens peinent à faire face à l’islamisme politique. Quelles en sont les raisons ?

– En fait, les choses sont en train d’évoluer, notamment dans des pays comme la France et l’Autriche, tant au niveau des gouvernements que du débat public. Les dynamiques changent d’un pays à l’autre, mais les préoccupations concernant l’islamisme sont plus fréquemment exprimées, avec de plus en plus de nuances, et par des personnes de tous les bords de l’échiquier politique.

C’est très encourageant, car comprendre le problème est la première étape, extrêmement importante mais difficile. Mais même une fois cette étape franchie, ce qu’il faut faire à leur sujet dans une société démocratique est une question délicate, car la plupart des activités des groupes liés à la Confrérie, bien qu’incontestablement problématiques lorsqu’elles sont considérées dans leur ensemble, ne tombent pas sous le coup de la loi. Les lois de certains pays pourraient punir ces comportements s’ils sont caractérisés comme faisant partie d’une stratégie subversive plus large. Mais, d’une manière générale, les islamistes opèrent largement dans les limites de la loi et jouissent d’un droit qui les autorise constitutionnellement à prôner et travailler pour un ordre islamique.

Que préconisez-vous pour faire face au lobbying et à la politique d’entrisme des Frères musulmans au sein des instances politiques et de la société civile en Europe ?

– Trois étapes initiales simples. Premièrement, développer les connaissances. De nombreuses décisions concernant les Frères musulmans en Europe sont prises par les autorités sans avoir, dans bien des cas, la connaissance la plus élémentaire de l’identité de leurs interlocuteurs, leurs objectifs, leur mode de fonctionnement. Comme pour tout autre sujet, toute politique en matière d’islamisme doit être fondée sur la connaissance. Deuxièmement, il faut les engager sans leur donner du pouvoir. Les entités de la Confrérie font partie intégrante du paysage et il est difficile pour les autorités de les contourner et les ignorer. Mais toute interaction avec elles doit être fondée sur la connaissance de ce qu’elles sont réellement et sur la compréhension claire du fait que les traiter comme des représentants légitimes et modérés de la communauté musulmane leur donne inutilement du pouvoir. Et enfin, troisième volet et non des moindres : ne pas les financer.