Népal : Le nouvel État satellite de Chine



Roland Jacquard (*)

La politique de la Chine consistant à corrompre la classe politique d’un pays, en particulier celles qui sont économiquement fragiles, est bien connue. De nombreux pays d’Afrique, d’Asie du Sud et du Sud-Est, et d’Amérique latine ont été la proie de ces machinations chinoises et certains sont aujourd’hui profondément endettés envers la Chine.

En 2019, une enquête du Wall Street Journal a révélé le modus operandi adopté par la Chine en Malaisie. Selon le rapport, lorsqu’en 2016, le gouvernement du Premier ministre Najib Razak a été confronté à un scandale financier impliquant un détournement de fonds de la société de développement stratégique publique 1Malaysia Development Berhad (1MDB), la Chine est intervenue pour conclure un accord avec le gouvernement afin de le renflouer, en échange de contrats avec des sociétés chinoises dans le cadre de l’Initiative route et ceinture (BRI), y compris les projets East Coast Rail Link et Trans-Sabah Pipeline. Ces contrats auraient été proposés à des prix gonflés par les entreprises publiques chinoises, avec de l’argent emprunté aux banques chinoises. La Malaisie s’efforce toujours de limiter ces dégâts de l’ère Najib et récemment, un tribunal malaisien a déclaré l’ancien Premier ministre coupable dans le premier des cinq procès pour corruption intentés contre lui, notamment pour blanchiment d’argent.

Une histoire similaire  a eu lieu aux Maldives, lorsque, sous la présidence d’Abdulla Yameen, de 2013 à 2018, le pays a connu une augmentation phénoménale de l’influence chinoise. L’entrée de la Chine dans le pays a été si rapide qu’après l’absence d’ambassade à Malé en 2011, la Chine a lancé en 2018 de nombreux projets de grande ampleur aux Maldives, dont la modernisation de l’aéroport international du pays pour un montant de 830 millions de dollars et un projet de 400 millions de dollars pour relier l’aéroport à la capitale Malé par un pont de 2,1 km. En 2018, les partis de l’opposition du pays ont affirmé que les projets chinois représentaient près de 70% des dettes des Maldives et que les remboursements annuels de 92 millions de dollars US à la Chine représentaient 10% du budget du pays.

Ce n’est qu’après la déroute d’Abdulla Yameen lors des élections présidentielles de septembre 2018 que le président Ibrahim Mohamed Solih a annoncé la création d’une commission chargée d’examiner les accords conclus pendant le mandat de l’ancien président. Yameen purge actuellement une peine de cinq ans de prison, après avoir été inculpé et condamné en novembre 2019 pour blanchiment d’argent.

Le Népal est la dernière victime de l’expansionnisme stratégique de la Chine. Les liens étroits du Premier ministre népalais K P Sharma Oli et de son Parti communiste du Népal (PCN) avec la Chine ont été largement rapportés. Pendant le mandat de PK Sharma Oli en tant que Premier ministre, des entreprises publiques chinoises ont obtenu des contrats, souvent sans respecter la procédure établie.


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Ces derniers temps, la politique étrangère du Népal s’est orientée vers la défense des intérêts de la Chine. Par exemple, en janvier 2019, en même temps que l’annonce de la Chine condamnant la décision des États-Unis d’imposer des sanctions économiques au Venezuela, le PCN au pouvoir au Népal a également publié une déclaration critiquant les États-Unis et leurs alliés pour leur intervention dans les affaires intérieures du Venezuela. C’était sans doute la première fois que le Népal prenait position sur la politique américaine en Amérique latine.

Une autre tendance inquiétante a été remarquée au Népal : la détérioration rapide de la situation des droits de l’Homme au sein des réfugiés tibétains vivant au Népal. Le pays partage une longue frontière avec le Tibet et abrite plus de 20.000 exilés tibétains, dont beaucoup sont arrivés dans le pays après que le Dalaï Lama se soit réfugié en Inde en 1959. Dans un récent rapport soumis aux Nations Unies, deux groupes de défense des droits de l’Homme, la Campagne internationale pour le Tibet, basé à Washington, et la Fédération internationale pour les droits humains, basée à Paris, ont observé que les nouveaux arrivants du Tibet au Népal sont souvent menacés d’expulsion vers la Chine.

En outre, en raison des liens croissants  entre le gouvernement népalais et la Chine, les réfugiés tibétains ne peuvent plus organiser d’élections pour élire les membres de leurs associations de réfugiés ou célébrer l’anniversaire du Dalaï Lama. Toute tentative de protestation contre les persécutions chinoises se heurte également à une réaction brutale des autorités népalaises.

Afin de s’assurer que les plus hautes instances du Népal mènent à bien les plans de la Chine, l’ambassade de Chine à Katmandou a lentement mais sûrement constitué un réseau de personnalités qui lui sont loyales. Des postes leur sont attribués, souvent sous le prétexte de prestations effectués pour l’ambassade. Ainsi, l’ambassade de Chine à Katmandou a, par exemple, accordé un contrat de 1,5 million de roupies népalaises (environ 10.500 euros) à Rajan Bhattarai, membre du PCN au pouvoir et actuel conseiller du Premier ministre Oli pour les affaires étrangères, en contre partie d’un document de recherche sur les relations entre le Népal et l’Inde. Lorsque le projet a été commandé en octobre 2017, M. Bhattarai était membre du Groupe de personnalités éminentes sur les relations entre le Népal et l’Inde et président de l’Institut népalais d’études politiques. Conformément au contrat, l’épouse de Rajan Bhattarai, Geeta Gautam, était la coordinatrice du projet, tandis que lui en assurait la supervision. Le paiement a été versé sur le compte de Bhattarai à la Nabil Bank.

Ce contrat s’inscrivait dans le cadre ce que les Chinois qualifient de « contrat gagnant-gagnant », car il permettait non seulement d’engager un haut fonctionnaire du PCN dans une transaction financière, mais aussi de mieux comprendre la politique du Népal envers l’Inde.

En novembre 2018, Rajan Bhattarai a été nommé conseiller aux affaires étrangères du Premier ministre par le PK Sharma Oli. On ignore si la Chine a joué de son influence pour le faire nommer. Mais, ce qui est sûr, c’est que malgré sa nouvelle position au bureau du Premier ministre, Bhattarai a continué à maintenir le contact avec Li Yingqiu, un diplomate chinois en poste à Katmandou.

Ainsi, le bureau du Premier ministre du Népal, à travers l’un de ses conseillers principaux, a établi une relation financière transactionnelle avec la Chine. Ce qui soulève de sérieux doutes quant à l’autonomie du gouvernement et à sa capacité à prendre des décisions indépendantes.