L’impitoyable politique de stérilisation des femmes ouïghoures par le gouvernement de Pékin



Malika Madi (*)

Bien décidée à affaiblir la communauté ouïghoure, de confession musulm ane, la puissance chinoise organise une politique de la stérilisation, à marche forcée, des femmes de cette communauté.

En juin dernier, un rapport signé de l’anthropologue allemand Adrian Zenz, grand spécialiste de la Chine, est publié sur le site de la Jamestown Foundation, un centre de recherche américain. Il accuse la Chine de procéder à des stérilisations forcées des femmes ouïghoures.

Les Ouïghours vivent dans la région autonome du Xinjiang, dans le Nord-Ouest de la Chine, ancienne route de la soie qui reliait la Chine au Moyen-Orient. C’est un peuple turcophone de confession musulmane sunnite. La populatio, appartenant à cette ethnie est estimée, selon les sources, entre 11 et 12 millions de personnes. La région du Xinjiang est la leur depuis des siècles et représente un défi, en matière de contrôle des populations, pour la Chine. Les ouïghours ont leurs rites, leurs modes de vie et des traditions qui leurs sont propres.

Depuis les années 1950, le régime chinois (il en détient le magistère depuis le XIXe siècle), inquiet des ambitions indépendantistes d’une partie des Ouïghours, a encouragé la population de l’ethnie Han, majoritaire dans toute la Chine, à s’installer dans le Xinjiang. L’objectif de Pékin ? Siniser (répandre la civilisation chinoise) cette région, de façon à ce que l’ethnie majoritaire en Chine, les Han (1/3 de la population aujourd’hui), devienne aussi majoritaire dans cette région.

Si l’opinion internationale, grace aux réseaux sociaux et aux nouvelles technologies de  l’information, se penche de plus en plus sur le sort de cette population musulmane, les persécutions du régime chinois durent en réalité depuis de longues années. La volonté du régime chinois est claire. Il s’agit d’affaiblir cette communauté en la touchant là où cela fait le plus mal : les femmes et leur fertilité.

Selon le rapport d’Adrian Zenz, l’horreur est quotidienne et les chiffres sont éloquents : entre 2018 et 2019, le taux de croissance de la population ouïghoure est passé de 11 pour 1000 à seulement 1 pour 1000. Cette baisse considérable est due à une politique de stérilisation des femmes ouïghoures par le régime chinois. Elle est imposée par des pratiques forcées, qui vont de la pose de stérilets à la ligature des trompes, et dans cerntains cas, la séparation des couples.

Le rapport d’Adrien Zenz affirme, par ailleurs, que la majorité des femmes ouïghoures emprisonnées le seraient pour avoir enfreint la loi sur la natalité. Selon des documents officiels, le but de cette démarche serait de stériliser entre 14 et 24 % des femmes en âge de procréer. Pourtant, le 29 octobre 2015 la chine avait abolit définitivement la politique de l’enfant unique, mise en place trente ans plus tôt dans toutes les régions de Chine, y compris le Xinjiang.

En juillet dernier, un journaliste de Libération a rencontré une enseignante ouïghoure qui s’est exilée en Europe, Qelbinur Sidik Beg. Elle évoque son passage dans les centres de « rééducation » mis en place par le pouvoir chinois, décrit des arrestations, des viols, du travail forcé et des tortures… « Toutes les femmes âgées de 18 à 50 ans de mon quartier, à Urumqi (la capitale du Xinjiang), ont été convoquées le 18 juillet 2017, pour un « examen gratuit » obligatoire. A 8 heures, la queue était déjà très longue devant l’hôpital. Quand ça a été mon tour, il n’y a pas eu d’examen gynécologique, ni d’entretien. On m’a fait m’allonger et écarter les jambes, et on m’a introduit un stérilet. Ça a été d’une violence terrible. Je pleurais, je me sentais humiliée, agressée sexuellement et mentalement. Mais je travaillais dans un camp, je savais ce qui m’attendait si je refusais. Il y avait des filles très jeunes. Je n’ai pas vu une seule Han (l’ethnie majoritaire en Chine)Dans un autre témoignage, cette fois récolté par le quotidien belge La Libre, une femme ouïghoure exilée à Anvers avoue que c’est un médecin en Belgique qui lui a appris qu’elle avait été stérilisée en Chine.

Dans les deux grandes préfectures de la région où les Ouïghours sont majoritaires, le nombre des naissances a ainsi drastiquement chuté depuis 2016. Adrian Zenz, se base sur des documents administratifs chinois et des entretiens avec des femmes locales. Certaines déclarent avoir été contraintes de se faire stériliser, sous peine d’être envoyées dans des camps. L’implantation d’un stérilet aurait été imposée à d’autres. Et le rapport de conclure que la Chine semble utiliser un contrôle des naissances coercitif dans le Xinjiang dans le cadre d’une « stratégie plus vaste de domination ethno-raciale ».

Évidemment, le pouvoir de Pékin réfute en bloc ces accusations. Interrogé sur le rapport de Zen, un porte-parole de la diplomatie chinoise, Zhao Lijian, a nié ces affirmations, assurant qu’elles étaient « sans fondement ». Pour lui, le Xinjiang est désormais « stable et harmonieux » .

En 2014, après une attaque dans une gare par un indépendantiste ouïghour, le président Xi Jinping a mèné une persécution abominable contre les ouïghours, au nom de la lutte contre le terrorisme. Pour donner du crédit à cette persécution ciblée, Pékin n’hésite pas à surmédiatiser des actes de violences qu’elle attribue à des groupes ouïghours.

Le journal Libération n’hésite pas à évoquer un «génocide» ciblant la minorité ouïghoure. La politique d’entrave aux naissances correspond, selon la convention des Nations Unies, à l’un des cinq critères qui définissent un génocide.

Washington et plusieurs autres capitales occidentales, ainsi que de nombreuses organisations de défense des droits de l’Homme, accusent la Chine  d’avoir interné dans la région au moins un million de musulmans, dans ce qu’elle appelle des « camps de rééducation politique ».

En France, Alain David, député socialiste de Gironde, a proposé de dissuader les entreprises européennes de vendre à la Chine des technologies qui permettent la répression contre les Ouïghours. Pour lui, « il est aussi important que les quelques quatre-vingt-trois entreprises internationales qui bénéficient [en Chine ] de main-d’œuvre forcée fassent rapidement transférer leurs usines ».

De son côté, le minsitre des affaires étrangères, Jean Yves Le Drian, a proposé qu’une mission internationale compsées d’observateurs indépendants, sous la houlette du Haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, se rende au Xinjiang pour enquêter sur la situation de cette minorité musulmane.

Le 28 juillet dernier, devant l’Assemblée nationale, Jean Yves Le Drian a dénoncé « des pratiques injustifiables qui vont à l’encontre des principes […] l’internement des Ouïghours dans des camps, des détentions massives, du travail forcé, des stérilisations forcées, la destruction du patrimoine culturel des Ouïghours […] la surveillance généralisée de la population, un système répressif global dans toute la région ». Et face à la totale réfutation de ces crimes par le régime chinois, il anoutait : « puisqu’ils disent que mes propos sont infondés, nous proposons qu’il y ait une mission internationale émanant d’observateurs indépendants, sous la houlette de la Haut-commissaire aux droits de l’Homme, Mme Bachelet, qui se rende sur place, qu’ils voient et qu’ils rendent témoignage, puisque les autorités chinoises disent que ça n’existe pas, alors il faut aller l’attester sur place ».

Pourtant, c’est la Chine, berceau de sages philosophes depuis l’antiquité, qui nous a légué ce proverbe : C’est s’aimer bien peu que de haïr quelqu’un, mais c’est haïr tout le monde que de n’aimer que soi !

* Romancière et essayiste Belge, dernier ouvrage paru Maternité et Littérature, création et procréation, Éditions du Cygne, Paris, 2017.