Les enjeux de la gestion de l’eau au Moyen Orient : hydro-conflictualité et stabilité géopolitique (1/3)



Fabienne Durand (*)

Au Moyen-Orient, l’eau a toujours été appréhendée telle une ressource rare et sacrée. Elle est présente dans les mythes sumériens et akkadiens. Et la symbolique de l’eau a nourri les systèmes de croyances des Hébreux et des Arabes. L’eau est à l’origine de la fondation de grandes civilisations hydrauliques, qui sont des civilisations de l’eau, soit du fait de leur maîtrise de cette ressource rare en milieu désertique, comme celle des Nabatéens, soit du fait de la capacité de mobilisation de cette même ressource, mais en abondance, par les populations du Croissant fertile.

Déjà au Ve siècle av. J-C, l’historien grec Hérodote, qualifiait l’Egypte de « don du Nil ». La civilisation arabe, dominante au Moyen Orient, est une civilisation de l’eau, qui atteint son apogée au IX-XIIe siècle, en partie grâce à la maîtrise de l’eau.
L’eau est à la fois une ressource renouvelable, non substituable, essentielle à la vie dans une zone désertique, caractérisée par le stress hydrique. Dans cette région, la disponibilité en eau est la plus faible par habitant à l’échelle mondiale, avec moins de 1% des ressources mondiales en eau.
La question de l’eau, se pose telle une convoitise endogène dans cette région aride, qui est aussi le « carrefour de toutes les convoitises » selon Philippe Moreau-Deffarges. Cette question soulève de nombreux paradoxes et des enjeux majeurs en matière de stabilité géopolitique et de durabilité.
Région aride, par excellence, le Moyen-Orient est un milieu bioclimatique délicat. Contrairement à l’idée reçue, l’eau ne manque pas. L’approche multiscalaire, permet de constater qu’elle est inégalement répartie dans cette région, ce qui implique une adaptation à cette contrainte naturelle des sociétés humaines, qui souffrent de plus en plus du réchauffement climatique, qui modifie le régime des précipitations et le cycle de l’eau à la surface du globe.
En effet, le Moyen-Orient forme une longue bande aride, interrompue accidentellement par des zones de précipitations abondantes (autour de 500-700 mm/an), comme les montagnes du Liban, de la Cisjordanie ou du Yémen. Dans certaines zones hyperarides, les précipitations annuelles sont inférieures à 50 mm/an, comme dans le Golan, et peuvent tomber sous la barre des 10 mm comme à Koufra, en Libye, ou à Assouan en Egypte. L’eau est, en revanche, très abondante dans une majeure partie de la région, située au sud de l’isohyète indiquant les 300 mm/an. Mais les précipitations n’ont qu’un effet limité, puisqu’elles concernent surtout la saison hivernale d’octobre à février. Par conséquent, le débit et les crues des cours d’eaux restent irréguliers au fil de l’année, en plus d’être irréguliers au fil des années. L’eau est ainsi abondante dans la région du Nil, du bassin mésopotamien, drainé par l’Euphrate et le Tigre, et des fleuves de moindre débit, à l’instar du Jourdain ou du Yarmouk. A ces cours d’eau s’ajoutent, les nappes aquifères en Libye, aquifère des Grès de Nubie, à Gaza, et en Cisjordanie, Aquifère de Mountain.
En plus des inégalités en terme de répartition des ressources en eau, existent aussi des inégalités en matière d’appropriation de la ressource. On observe ainsi des différences de niveau de consommation d’eau au Moyen Orient, qui résultent de gradients de développement socio-économiques, ou des stratégies de mise en valeur du territoire dissemblables, comme entre l’Egypte, qui fait reposer son agriculture sur le Nil et qui a fait de la question agraire et de l’eau la priorité depuis Nasser, et l’Ethiopie, où naît le Nil bleu, qui semble ignorer toute mise en valeur de l’eau, pourtant essentielle au développement. Ces inégalités de mobilisation se doublent de rapport de forces entre les Etats de la région.
L’eau a été, au départ, facteur de civilisation et de structuration sociale et politique, mais est devenue un facteur de division, de rivalités et de conflictualités, plus que de conflits, du fait de la pression hydrique.
Après la Guerre froide, on a parlé de « guerre de l’eau » comme nouveau paradigme pour rendre compte des conflits dans le monde, et notamment dans cet espace désertique. En fait, il n’y a pas de « guerre de l’eau », mais plutôt un rapport de force entre les États, du fait des inégalités, en matière de répartition et d’appropriation, qui sont une réalité objective, auxquelles s’ajoutent des facteurs plus subjectifs reposant sur la représentation, la perception de la précarité de l’approvisionnement en eau face à l’augmentation rapide des besoins du fait du développement économique et de la croissance démographique.
Ainsi, l’eau est devenue, plus que jamais, un enjeu de pouvoir, de stabilité politique, et avant tout, un enjeu de développement économique, social et environnemental.
(A suivre)
* Politologie et consultante, spécialiste des questions environnementales