Les enjeux de la gestion de l’eau au Moyen Orient : hydro-conflictualité et stabilité géopolitique (2/3)



Fabienne Durand (*)

Les tensions moyen-orientales, souvent exacerbées , liées à la gestion des ressources en eau, résultent de trois changements majeurs. Le premier concerne le tracé des frontières, qui résultent des tractations secrètes entre les Français et les Anglais lors des accords Sykes-Picots, du 16 mai 1916, au moment du démantèlement de l’Empire Ottoman, qualifié « de vieil homme malade, gravement malade, tombé en décrépitude » par le tsar Nicolas Ier.

Les frontières furent définies en fonction des problématiques foncières et hydriques. Elles ont été contestées, dès les années 20, par le Liban et par les sionistes du Yichouv, première communauté juive installée en Palestine avant la fondation de l’état d’Israël, en 1948. Dès 1919, suite à la déclaration Balfour de 1917, le président de l’Organisation sioniste mondiale, Chaim Weizmann, avait adressé une lettre au Premier ministre britannique David Lloyd George, dans laquelle il soulignait l’importance de l’eau : « tout l’avenir économique de la Palestine dépend de son approvisionnement en eau (…). Il est essentiel que la frontière nord de la Palestine englobe la vallée de Litani sur une distance de 25 miles, ainsi que les flancs ouest et sud du mont Hermon ».

Cette recherche de sécurité hydrique a aussi été évoquée au sujet de la guerre des six jours, perçue, en partie, tel un conflit pour la sécurité hydraulique d’Israël. L’eau fut un des enjeux du conflit israélo-palestinien, tout comme elle fut au cœur du processus de négociations, qui a abouti aux accords d’Oslo en 1993. C’est ainsi qu’Israël, avec son déploiement dans le Golan, d’où provient la canalisation du lac de Tibériade vers les marges orientales du Negev, marge stratégique près du Sinaï, est à la recherche d’une sécurité hydrique, essentielle à la survie du pays.

De même, la Turquie, à travers le projets de construction de barrages et de centrales hydro-électriques dans le cadre du GAP, cherche à stabiliser la région, aux détriment des Kurdes. Et l’Egypte, où la population se concentre à 95 % sur seulement 5% du territoire, cherche, à son tour, à mobiliser la ressource en eau de façon active, depuis la construction du barrage d’Assouan, et plus récemment en créant de nouveaux espaces à partir de la mobilisation des ressources en eau, comme dans la vallée de Toshka, pour mieux répartir la population.

L’eau est ainsi au cœur de revendications territoriales et de rivalités asymétriques entre les États, du fait de sa fonction spatialisante, évoquée par Pierre Blanc, chercheur au CIHEAM et à l’IRIS, qui explique le tracé des frontières par la recherche de sécurité hydrique dans un milieu naturel hostile.

Le second changement qui conditionne les tensions moyen-orientales liées à la gestion de l’eau concerne la croissance démographique et l’urbanisation. Car, l’augmentation de la population se traduit par une augmentation des besoins en eau et en nourriture et accentue la pression anthropique sur l’agriculture, qui consomme 80 % des ressources en eau.

La situation est notamment critique en Egypte, troisième pays le plus peuplé d’Afrique, après le Nigéria et l’Ethiopie, où la population est passée de 20 millions d’habitants à l’époque de Nasser à 97 millions d’habitants aujourd’hui. C’est le pays le plus peuplé du monde arabe, et est à l’image de la vitalité démographique au Moyen Orient, où la croissance de la population est supérieure à 2% par an avec un indice de fécondité 3,4 enfant par femme, alors que l’indice de fécondité est de 2,7 à l’échelle globale. Raison pour laquelle, la sécurité hydrique est, plus encore, pour ce pays, une question de sécurité nationale. Ce qui explique pourquoi l’Egypte utilise souvent une rhétorique menaçante envers les pays situés en amont du Nil.

(À suivre)

* Politologie et consultante, spécialiste des questions environnementales