L’alliance entre l’extrême gauche et les islamistes répond à un prétendu idéal de convergence des luttes. Pourtant, en 1979 en Iran, ce mariage contre-nature a tourné au drame. Parvenus au pouvoir, les Mollahs ont liquidé leurs alliés communistes et marxistes. Un exemple que ferait bien de méditer l’extrême gauche en France.
Le 1er février 1979, alors que la révolution iranienne entre dans sa phase ultime, l’ayatollah Khomeini, qui a joué sur l’alliance entre l’extrême gauche et les islamistes, retourne à Téhéran après plusieurs années d’exil. Le 31 mars de la même année, il proclame la naissance de la République islamique, dont il devient le Guide suprême. Il place ses plus proches alliés à la tête de ministères nouvellement créés, et soumet l’Iran au régime de la Charia.
Alors même qu’il avait affirmé vouloir instaurer une démocratie, il impose la loi islamique, ainsi que le port du voile aux femmes. Méfiant envers l’armée, il fait exécuter ses officiers supérieurs et crée dans la foulée, sur les conseils de l’historien et activiste Mohsen Sazegara, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique, une milice paramilitaire qui devient en quelques années le bras armé du régime iranien, ainsi qu’un véritable trust financier.
Contrairement à ce qu’ont raconté des intellectuels de gauche comme Jean-Paul Sartre et Michel Foucault, Il faut se souvenir que l’Iran de la fin des années 70, bien que gouverné par un roi – Mohammad Reza Pahlavi – est un pays où règne l’égalité entre hommes et femmes, où le voile n’est pas obligatoire, où il y a des cinémas et un accès à l’éducation pour tous. Leur révisionnisme historique repose en fait sur une forme de naïveté, conjuguée à une méconnaissance des réalités iraniennes et l’envie forcenée d’un grand soir révolutionnaire, fût-il islamiste.
Rappelons que 15 ans plus tôt, le Shah d’Iran a lancé un programme de nationalisation de certaines industries, des forêts et des ressources aquifères, en même temps qu’une grande campagne d’alphabétisation et de réorganisation de l’administration publique. Point important s’il en est, il a également accordé le droit de vote aux femmes. Enfin, pour pallier le manque d’enseignants, le régime forme une ‘‘armée de la connaissance’’ constituée de jeunes conscrits qui, après une formation de quelques mois, iront ‘‘professer’’ dans les zones rurales. Persuadé qu’il faut faire évoluer les mœurs, le Shah organise aussi un référendum qui remporte l’adhésion de plus de cinq millions d’Iraniens. Il propose une réforme agraire qui consiste à racheter des terres pour les redistribuer aux plus modestes, alors même que 75 % de la population travaillent dans le secteur agricole, et que 20 % de ces terres appartiennent à des fondations religieuses et 50 % à des grandes familles de propriétaires terriens qui se comportent de façon quasi féodale avec les paysans. Acquis aux idées occidentales, l’ambitieux Mohammad Reza Shah veut en fait transformer l’Iran en une puissance régionale et internationale, tout en gagnant une certaine légitimité auprès des classes les plus populaires. Mais ses projets rencontrent une certaine résistance, notamment au sein du clergé chiite, propriétaire terrien qui les perçoit comme une confiscation de ses biens et de ses prérogatives en matière d’éducation. Les religieux sont en réalité paniqués à l’idée que le Shah entrave leur liberté d’action dans des zones qu’ils contrôlent depuis des siècles. Ils dénoncent aussi – même s’ils sont autant corrompus que le gouvernement – la corruption qui entoure cette ‘‘révolution blanche’’, autrement appelée ‘‘Révolution du Shah et du peuple’’, suspectant le régime de faire profiter certains de ses affidés de la redistribution des terres.
S’inspirant des stratégies de communication des Frères musulmans égyptiens, les clercs iraniens se positionnent dès lors en victimes, accusant le Shah de vouloir bouleverser l’ordre établi en Iran et de balayer d’un revers de main les us et coutumes iraniens. Ils inventent des milliers de prisonniers politique dans les geôles iraniennes, alors qu’ils ne sont pas plus de 200 – ce qui est trop – et ‘‘oublient’’ que le Shah ouvre les prisons iraniennes, dans lesquelles on permet aux détenus de passer des diplômes pour se réinsérer, aux grandes ONG afin qu’elles enquêtent.
En France, évidemment, Sartre et Foucault passent cela sous silence, comme ils taisent les annonces mortifères que Khomeini a pu faire. L’une d’entre elles, publiée dans l’un de ses ouvrages et relative à sa volonté de faire le djihad, aurait pourtant dû les alerter : « Le djihad signifie la conquête de tous les territoires non musulmans. Une telle guerre pourrait bien être déclarée après la formation d’un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l’Imam ou sous ses ordres. Il sera alors du devoir de tout homme adulte valide d’être volontaire pour cette guerre de conquête dont le but est de mettre la loi coranique en vigueur d’un bout à l’autre de la Terre ».
Mais ils n’en ont cure. L’alliance entre la pensée de gauche et les révolutionnaires islamistes, que ces intellectuels perçoivent comme le nouveau prolétariat, incarne à leurs yeux la convergence des luttes, idéale pour faire avancer leurs idées. Ils n’ont pas compris que Khomeini voue une haine farouche à toute forme d’idées laïques et démocratiques.
Dès son accession au pouvoir, l’ayatollah Khomeini pourchassera ainsi sans relâche les principaux dirigeants de la gauche iranienne qui l’ont soutenu, qu’ils soient communistes ou islamo-marxistes. Des milliers d’entre eux seront exécutés, ou contraints à l’exil.
De Téhéran à Paris, les mêmes mécanismes
En 1978, les intellectuels de gauche niaient l’évidence et laissaient croire que l’islamisme ne prendrait jamais racine en Iran alors que Khomeini parlait, dès ses années d’exil en Irak, de son projet de ‘‘gouvernement islamique’’. Jean‐Paul Sartre, qui fit partie d’un comité de soutien à l’ayatollah Khomeini, prononça même, en référence au philosophe iranien Ali Shariati qu’il considérait comme l’idéologue de la révolution iranienne, cette phrase qui en dit long : « Je n’ai pas de religion, mais si je devais en choisir une, ce serait celle de Shariati. » L’auteur de la pièce Les Mains sales adoubait ainsi l’idéologie supposée avoir inspiré un assassin islamiste : Khomeini.
Il ne faut pas se leurrer : ce qui se passe aujourd’hui en Europe, et notamment en France, où les partis d’extrême gauche font de l’électoralisme en soutenant les thèses des islamistes – comme la promotion du hijab ou encore le concept d’islamophobie – ressemble trait pour trait à ce qui s’est produit en ce qui concerne l’Iran entre 1978 et 1979.
Malgré l’horreur du pogrome commis par l’organisation terroriste du Hamas en Israël le 7 octobre dernier, des dirigeants de La France Insoumise (LFI) se retrouvent ainsi à la soutenir en la qualifiant de « mouvement de résistance », ou à trouver des circonstances atténuantes à la milice islamiste chiite libanaise du Hezbollah aux ordres de Téhéran, qui bombarde sans relâche des civils dans le nord d’Israël. Plus fort encore, certains d’entre eux considèrent, à l’instar d’Aymeric Caron, qu’interdire l’abaya à l’école est un acte anti-laïc, quand Jean-Luc Mélenchon, après bien des revirements, a fait de son soutien à l’islam le plus anti-laïc son cheval de bataille.
On passera sur l’étonnante complaisance de ces révolutionnaires de salon avec les ‘‘crimes d’honneur’’ perpétrés par des gamins dont le cerveau est gangrené par l’islamisme. Ils considèrent ces assassins comme des victimes de la société, alors qu’ils sont des inquisiteurs et des bourreaux.
Et c’est bien ce manque de clairvoyance, face à la montée de cet islamisme, chez des voyous comme en milieu universitaire, qui les conduira à leur perte.
Bien sûr, l’on pourra objecter que comparaison n’est pas raison. Et que l’Iran de 1978 ne ressemble en rien à la France de 2024. Pourtant, on voit bien les mêmes mécanismes et les mêmes jeux d’alliances se reproduire. Jusque dans les universités et les grandes écoles comme La Sorbonne et Sciences Po, où le soutien des étudiants d’extrême gauche au Hamas, leur négationnisme en même temps que leur posture antisémite – sous couvert d’antisionisme –, prennent des proportions inquiétantes.
Ignorant l’histoire des alliances entre islamisme et extrême gauche, ces ‘‘idiots utiles’’ n’imaginent pas que ceux qu’ils soutiennent les haïssent et ne les utilisent qu’à des fins politico-religieuses.
Ils devraient pourtant se méfier, car à ne pas retenir les leçons de l’Histoire, celle-ci finit inlassablement par se répéter…













