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Bangladesh : l’influence grandissante des islamistes



Roland Jacquard (*)

Le Bangladesh a fait les gros titres, en octobre dernier, lorsque des milliers de manifestants sont descendus dans les rues de Dhaka pour protester contre la France. Environ 50.000 manifestants demandaient la fermeture de l’ambassade de France dans le pays. Un mannequin à Un mannequin à l’effigie du président Emmanuel Macron a également été brûlé au cours de la manifestation. Junaid Babunagari, le secrétaire général de Hefazat-e-lslam (Hel) – l’un des plus influents groupes islamistes du pays – a déclaré qu’ « Emmanuel Macron devrait demander pardon ». Outre Dhaka, des manifestations ont eu lieu dans des villes plus petites, dont une grande manifestation dans la ville portuaire de Chittagong, siège du Hel.

En mars 2021 encore, de violentes manifestations au Bangladesh, qui seraient le fait d’activistes de Hel, ont entraîné la mort de quatre personnes lors des récentes célébrations du 50e anniversaire du pays. Ces manifestations coïncidaient, également, avec la visite du Premier ministre indien Narendra Modi.

Comme le Tehreek-e-Labbaik Pakistan (TLP) au Pakistan, l’Hefazat est également un groupe très influent disposant d’une large base de soutien. Toutefois, à la différence du TLP pakistanais, il ne s’est tactiquement pas déclaré comme un parti politique, même si son influence est omniprésente et menace de déliter la nature historiquement modérée de l’Islam au Bangladesh.

Lors de la naissance du Bangladesh en 1971, après qu’il se soit séparé du Pakistan à l’issue d’une sanglante guerre de libération, la langue et la culture étaient au cœur de l’identité nationale bangladaise plutôt que la religion. Cependant, depuis l’assassinat du père fondateur du pays, Sheikh Mujibur Rahman, en 1975, et la mainmise croissante de l’armée, soit de manière directe, soit par procuration, au cours des 15 années suivantes, les opinions islamiques conservatrices sont devenues plus centrales dans la politique et la société bangladaises. En 1979, l’engagement en faveur de la laïcité a été supprimé du préambule de la constitution du Bangladesh et, en 1988, l’islam est devenu la religion officielle de l’État.

L’augmentation progressive de l’influence des forces islamistes à partir de 1975 s’est traduite par l’augmentation du nombre d’écoles religieuses islamiques ou de madrassas dans le pays. Alors qu’en 1975, le pays comptait 1830 madrassas approuvées, le nombre est passé à 5793 en 1990. Les dirigeants militaires du pays au cours de cette période, à savoir. Le général Ziaur Rahman et le général H M Ershad ont fait entrer les islamistes dans le courant politique et ont éliminé le «socialisme» et la «laïcité» comme deux des «piliers» de la Constitution du Bangladesh.

Le Bangladesh a connu une augmentation des activités terroristes ces dernières années, notamment des attaques contre des étrangers, des militants et des minorités religieuses. Cette période a jeté les bases d’une société qui serait plus ouverte à l’adoption d’une forme d’islam plus radicale dans les années à venir. Des changements radicaux ont été observés au cours de la première décennie des années 2000, avec le retour des Bangladais qui avaient participé au conflit anti-russe encouragé par l’Occident en Afghanistan. Ces « vétérans » ont cherché à répandre leurs idées au Bangladesh.

Ainsi, de 1999 à 2005, le Bangladesh, troisième plus grand pays musulman du monde, a été balayé par une vague de militantisme islamique. Celle-ci a prospéré sous l’administration du Premier ministre Begum Khaleda Zia, dont le parti, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), s’est allié au parti islamiste pro-pakistanais Jamaat-e-lslami (Jel). Avec 18 législateurs au Parlement, le Jel dirigeait certains ministères cruciaux du gouvernement mixte BNP-Jammat. L’influence du parti sur la politique du Bangladesh s’est poursuivie, dans une moindre mesure, même pendant le gouvernement « neutre » soutenu par l’armée de 2006 à 2008.

Pendant la période de 2001 à 2008, deux groupes jihadistes, Jamaat-ul-Mujahideen Bangladesh (JMB) et Harkat-ul-Jihad-al-lslami (HUJI), ont eu les coudées franches au Bangladesh. Les minorités religieuses et les opposants politiques, y compris le chef du parti d’opposition de l’époque et actuel Premier ministre du Bangladesh, Sheikh Hasina, ont été pris pour cible. Dans un premier temps, le gouvernement de Khaleda Zia a nié l’existence même de ces groupes, jusqu’à ce que les médias locaux et internationaux déclenchent un tollé et que le département d’État américain brandisse la menace de sanctions économiques.

Bien que le gouvernement de la Ligue Awami de Sheikh Hasina ait été porté au pouvoir lors des élections de 2008 et que le concept de « laïcité » ait été rétabli dans la Constitution du Bangladesh, le pays est resté une république islamique. Cela s’explique en grande partie par le fait que le gouvernement en place a probablement compris que, même si les islamistes ne remportaient pas de voix aux élections, ils exerçaient une influence considérable dans le domaine social et culturel et dans celui de l’éducation, en plus de gérer une chaîne de banques « islamiques ».

Au cours de la dernière décennie, les islamistes du Bangladesh ont eu recours au « pouvoir de la rue » pour se mobiliser contre la laïcité. Le Hel a été créé en 2010 à la suite d’une initiative du gouvernement de Sheikh Hasina visant à abolir la politique fondée sur la religion et l’enseignement dans les madrasas/écoles religieuses du pays. En 2013, le parti a abordé la question du blasphème et, dans une liste de revendications en 13 points, il a demandé la peine de mort pour toute personne commettant un blasphème. Le groupe a également demandé la fin de la politique d’éducation du Bangladesh, qui, selon lui, privilégie les matières « laïques » comme les sciences et les mathématiques au détriment des études religieuses, et a demandé un enseignement islamique obligatoire.

Pour apaiser les pressions des islamistes, le gouvernement a accepté de satisfaire certaines de ces demandes. L’une des principales concessions a été d’étendre la capacité du gouvernement à sévir contre ceux qui « blessent les croyances religieuses » et pour les « actes de diffamation ». En vertu de cette loi, appelée Loi sur les technologies de l’information et de la communication, le Bangladesh a arrêté au moins huit blogueurs et inculpé plus de 1.200 personnes depuis 2013, pour des crime présumé consistant dans le fait d’avoir écrit des articles critiquant le gouvernement saoudien, d’avoir mis en ligne des remarques désobligeantes sur le prophète Mahomet, etc.

Cette Loi sur les technologies de l’information et de la communication a été remplacée par la Loi sur la sécurité numérique de 2018. Bien que Hel n’ait pas vu toutes ses demandes satisfaites, il ne fait aucun doute qu’au cours de la dernière décennie, la politique éducative du pays s’est également rapprochée de l’éducation islamique.

Dans le Bangladesh d’aujourd’hui, il existe un autre groupe influent qui aspire à façonner la société selon son interprétation de ce qui constitue l’islam « pur » : le mollah ou le prédicateur. On a observé que des télé-prédicateurs islamiques populaires touchent des millions de personnes dans le monde musulman et répandent l’idée que l’islam du sous-continent indien doit être « purifié » des éléments non arabes. Ils prescrivent l’arabe comme la langue de Dieu et encouragent les musulmans à utiliser les pratiques et la langue arabes chaque fois que cela est possible.

Alors que ces groupes et prédicateurs islamistes, dont beaucoup sont financés par l’Arabie saoudite, tentent de modifier le caractère religieux de l’islam au Bangladesh, érodant sa culture laïque, même le concept constitutionnel qui garantit la séparation de la religion et de l’État, commence à être rejeté comme étant un concept anti-islamique.

Les partis politiques laïques comme la Ligue Awami étant contraints de dépendre du soutien des islamistes lors des élections parlementaires et locales, il faudra une détermination extrêmement forte de la part des groupes politiques laïques bangladais et de la société civile pour empêcher le pays d’être envahi par les islamistes et leur idéologie.