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20 ans après l’assassinat du Commandant Massoud : Lettre ouverte au Président Emmanuel Macron



Jean Marie Montali (*)

Monsieur le Président,
N’abandonnons pas, une fois de plus, l’Afghanistan !
À la fin du mois de novembre 1998, trois ans avant son voyage en Europe, le Commandant Massoud, retranché au nord de l’Afghanistan, assailli de toutes parts par les Talibans soutenus par le Pakistan, m’écrivait un long texte.
Cinq pages dans lesquelles il expliquait la situation dramatique de son pays, le joug que subissaient les femmes, le danger que représentent les Talibans pour le monde entier, la menace d’al-Qaïda, l’urgence de l’aider. Il dénonçait aussi le rôle du Pakistan dans cette guerre. Autant d’accusations et d’avertissements répétés, presque mot à mot, en avril 2001 devant le Parlement européen.

Une fois encore, écrivait-il, le peuple afghan se retrouve en première ligne contre le terrorisme, contre la drogue, contre ceux qui nient les droits de l’Homme”. En première ligne, et seul : “ L’opinion publique mondiale nous a oubliés. Je ne comprends pas. Cette guerre sera bientôt la vôtre”.

Le Commandant Massoud ne s’est pas trompé : de 1996 à 2001, la dictature des Talibans a été celle du fanatisme religieux le plus rétrograde et le plus barbare de toute l’histoire récente de notre pauvre monde qui, pourtant, en a vu d’autres. L’Afghanistan des Talibans, c’était le royaume de l’absurde et le califat du meurtre.

On nous dit que les Taliban d’aujourd’hui ne sont – peut-être – pas ceux d’hier, que le temps a passé et que les hommes ont changé.

C’est vrai, les hommes ont changé. Mais s’opposer aux Talibans, ce n’est pas s’opposer aux hommes, c’est s’opposer à un fanatisme religieux, auquel aucun de ces nouveaux Talibans n’a renoncé. Aujourd’hui comme hier, les Talibans n’obéissent qu’à cette seule doctrine qui rejette tout ce que nous sommes, avec nos idéaux d’humanisme et de liberté.

Nous avons payé le prix de ce sectarisme enragé. Le prix du sang, à Paris, à Nice, à Strasbourg, à  Saint-Etienne-du Rouvray. A New-York, à Madrid, à Londres, à Bruxelles, à Tunis. Ailleurs. Partout. Personne n’est à l’abri. Nous le savons bien, alors qu’en France a débuté le procès des attentats du 13 novembre 2015. Massoud avait raison : cette guerre est désormais la nôtre.

Depuis le mois d’août, le fils du Commandant Massoud est, à son tour, retranché dans la vallée du Panchir, assailli de toutes parts par les Talibans. Cela devrait toucher nos consciences de Français. Car autrefois, nous aussi, comme lui et comme son père avant lui, nous avons su dire non. Non à l’Occupation, non aux lois arbitraires, non aux discriminations, non aux déportations, non aux rafles et aux fusillades dans les culs-de-basse-fosse, non au silence et à la passivité végétative, non à la défaite et à l’humiliation des têtes baissées sous les bras levés. Une résistance alors incarnée par le Général de Gaulle, pour lequel le Commandant Massoud avait une profonde admiration.

C’est ce “NON” qui résonne aujourd’hui dans la vallée du Panchir, porté par le jeune Ahmad Massoud, conscient de se battre pour ce que finalement son père lui a laissé en héritage : le goût de la liberté. La liberté pour tous. Et pour toutes.

Monsieur le Président, le rôle d’un observateur est facile. Il n’a pas de décisions à prendre qui sont un poids sur l’âme. Vous, si.

Bien sûr, la conscience d’un être ou d’une Nation ne pèse sans doute pas grand-chose face à la raison d’Etat et aux enjeux commerciaux.

D’un côté, le poids de quelques centaines de milliers de vies afghanes dont tout le monde se fout. De l’autre, le poids de l’or, du gaz, du pétrole, du cuivre, du zinc, du lithium, des armes vendues et des contrats commerciaux…

Mais la grandeur d’une nation ne s’estime-t-elle qu’en milliards d’euros ou en milliards de dollars ?

Nos idéaux ne sont-ils que des idées raides crevées, aussi mortes que les plus de deux millions d’Afghans tués depuis 1979 ? Des concepts vides de sens, d’énergie, d’ambition, des attrape-gogos pour périodes électorales ?

Nos 89 soldats tués et nos 700 blessés ont-ils été broyés pour ça, pour rien ?

Abandonnerons-nous Ahmad Massoud comme nous avons abandonné son père ?

Resterons-nous sourds à l’immense détresse des Afghans, sourds aux protestations des femmes afghanes qui, partout dans le pays, se dressent face aux Talibans ?

Laisserons-nous le Pakistan asservir un pays dont le seul tort est d’être son voisin ? Accepterons-nous à Kaboul un gouvernement à la solde d’Islamabad ?

Les Talibans, vous le savez, tout le monde le sait, n’ont rien à voir avec la culture et l’histoire afghane. Ils sont les mercenaires afghans du Pakistan.

La France n’est pas un pays comme les autres. C’est une idée, un état d’esprit. C’est une promesse. Ou plutôt une triple promesse : de Liberté, d’Egalité, de Fraternité. De Fraternité envers ceux qui partagent nos idéaux. Ahmad Massoud est de ceux-là.

Vous êtes l’héritier de cette triple promesse. Je ne sais pas ce qu’il faut faire pour l’honorer, mais la réponse est peut-être dans cette lettre écrite en 1998 par le Commandant Massoud. Il la concluait ainsi :

Et ce que le monde peut faire pour nous aider à arrêter cette tragédie humaine ne tient qu’en deux seuls points :

  • une aide humanitaire d’urgence au peuple afghan ;
  • et faire pression pour l’arrêt des ingérences pakistanaises.

Je suis sûr de ne pas trahir Ahmad Massoud en faisant siennes aujourd’hui les demandes de son père. Je suis sûr également de ne pas trahir les idéaux de la France ni les attentes de l’immense majorité des Français, en espérant que les appels de détresse du peuple afghan seront entendus et que nous soutiendrons la Résistance aux Talibans. Je suis sûr de ne trahir personne en affirmant qu’il faut arrêter de faire la guerre à la place des Afghans, et que nous devrions plutôt soutenir, d’une façon ou d’une autre, les Afghans qui combattent les fossoyeurs des libertés.

* journaliste et essayiste, directeur de la rédaction de Global Watch Analysis.