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Afghanistan : retour à la cage départ !



Martine Gozlan (*)

Les terribles images de l’abandon de Kaboul, avec ses grappes d’Afghans désespérés accrochés à la carlingue d’un avion militaire américain prêt à décoller sans eux, n’en finiront pas de nous hanter. Elles confirment, vingt ans après le 11 septembre 2001, qu’aucune leçon ne peut être tirée de l’Histoire, contrairement à ce qui fut seriné sur tous les tons, toutes les antennes, toutes les tribunes. Face à l’islamisme qui, de Nice et Saint-Etienne-du Rouvray à Kunduz et Kandahar, égorge le proche comme le lointain, les rabâcheurs du « Plus jamais ça », sous leurs faux airs de profs d’optimisme, ne sont que des soutiers de la résignation.

Plus jamais la trahison des peuples orientaux par ceux qui se prétendaient leurs protecteurs occidentaux, vraiment ? Plus jamais les femmes afghanes livrées à leurs bourreaux, vraiment ? Plus jamais d’étudiants en religion du crime pour faire flotter le drapeau du totalitarisme islamique sur une ambassade américaine, vraiment ? Plus jamais de compromis avec les turbans du sang, vraiment ?

Au contraire, c’est ce compromis, officiellement rejeté, officieusement adopté, qui tisse depuis des années la toile du grand renoncement. La condamnation du peuple afghan a été négociée et signée au Qatar, coeur nucléaire miniature mais efficace de l’internationale obscurantiste. La discrète « transition » escomptée s’est muée en catastrophe à grand spectacle en raison de l’incapacité américaine à comprendre les réalités locales, en Afghanistan comme en Irak, ce pays déchiqueté que les derniers GI doivent aussi quitter en décembre prochain.

Nous avons vécu en direct une défaite idéologique globale : l’Occident n’a toujours rien compris à l’islamisme. La « reconstruction » des pays où le Pentagone s’est aventuré n’a jamais été possible à cause de cette défaillance intellectuelle majeure. Il serait malhonnête de l’imputer à tous : les Américains, mais aussi Britanniques et Français qui se sont retrouvés sur le terrain. La plupart ont effectué un travail remarquable – enseignants, instructeurs, personnel des ONG – dans un contexte impossible à maitriser, miné par la corruption et l’insécurité. Des milliers d’Occidentaux y ont perdu la vie. Mais la paralysie idéologique tombée d’en haut a stérilisé leurs efforts et les espérances des Afghans : femmes à nouveau éduquées, enfants à l’avenir entr’ouvert, au moins dans les grandes villes et dans la capitale. La politique du compromis, qui s’appuie non sur le pragmatisme mais sur l’aveuglement, vient de le refermer.

Alors que des millions d’êtres se retrouvent otages des Talibans, dans un terrifiant retour à la case (et à la cage) départ, le grand leurre du « plus jamais ça » s’étale donc dans son obscène cruauté. Et c’est vers les prophètes de malheur qu’il faut désormais se tourner malgré la réputation détestable qu’on leur a faite. Dans la tradition biblique, seules leurs imprécations, émaillées d’appels à la justice et la solidarité, ouvraient la porte à une résistance au nom du droit contre le viol des droits par la tyrannie.

Aujourd’hui, quand les prophètes de malheur élèvent leur voix sur des terres torturées, ils sont généralement embastillés et assassinés. L’écho de leurs paroles tente en vain de percer le mur de l’indifférence et de la bêtise. Comment ne pas entendre, dans la voix des Afghanes de 2021, racontant au téléphone leur fuite de cache en cache à travers Kaboul, la voix des Algériennes fuyant les GIA en 1994, des Irakiennes sous la terreur de Daech en 2014 ?  Peut-être aussi, la voix des Tunisiennes exigeant, depuis le 25 juillet dernier (avec les décisions du président Kaïs Saied appuyées par la population) de reprendre leur destin en main contre les visées du parti Ennahdha, les Frères musulmans adoubés eux aussi par Doha. Et dans la coulisse, par Washington.

C’est le souffle des peurs et des abandons du dernier quart de siècle que nous respirons à travers l’écran qui diffuse les images de la douleur afghane. C’est aussi ce qui nous a frappés et nous frappera encore. Parce qu’il n’y a jamais de « Plus jamais ça ».

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.