L’ancien directeur de Handicap International Georges Dallemagne : J’ai observé des crimes de guerre au Haut-Karabakh



Georges Dallemagne, ancien directeur de Handicap International, aujourd’hui député fédéral belge, est de retour du Haut-Karabakh où il a effectué une mission d’observation au cœur du conflit qui y a opposé la minorité arménienne à l’Azerbaïdjan.
Dans cet entretien accordé à Global Watch Analysis, il affirme avoir observé des « crimes de guerre » et confirme la présence de « mercenaires djihadistes » dépêchés sur place par la Turquie.

Propos recueillis par Malika Madi


– Pourquoi vous êtes-vous rendu sur le terrain de la guerre au Haut- Karabakh ?

J’y suis allé pour témoigner des horreurs de cette guerre que menait l’Azerbaïdjan, la Turquie et ses mercenaires islamistes syriens contre la population arménienne. Sur Stepanakert, la capitale, des bombes sont tombées durant toute ma première journée là-bas. Nous sommes passés d’abri en abri. À Chouchi à une dizaine de kilomètres au sud, la cathédrale et le centre culturel avaient déjà été touchés lors de précédents bombardements. Lorsque nous sommes allés constater les dégâts, il y avait un énorme cratère devant l’école et un autre devant un immeuble d’habitation. Cela indique la puissance des bombes larguées sur ce bourg où il ne restait plus que quelques vieillards et des militaires. Dix civils sont morts dans la destruction du centre culturel. Il conviendrait de rappeler que le bombardement de lieux de culte et d’écoles sont des crimes de guerre.

– Pourquoi Ankara s’est elle engagée dans ce conflit ? Pour Soner Cagaptay, spécialiste de la Turquie au sein du Washington Institute, la présence renforcée de la Turquie dans le Caucase s’explique par sa volonté de lutter contre son isolement au Moyen-Orient, en conquérant un nouveau front. Mais, pour Erdogan n’y a-t-il pas aussi une ambition économique ?

En effet, lorsqu’on se penche sur la carte on peut observer qu’il y a un corridor vers l’Asie centrale, il ne faut pas oublier que le populations au Kazakhstan, au Turkménistan et jusqu’au Ouïgours chinois sont des populations turcophones. Il y a donc là un axe très important qui serait créé entre le monde perse, russe et chinois. Pour cela il faudrait que la Turquie prenne aussi une partie de l’Arménie ce qui me semble être un scénario très audacieux. Les Arméniens n’ont pas la capacité de se défendre eux-mêmes et donc s’ils sont pris entre l’Azerbaïdjan et la Turquie, ils n’ont aucune chance. Cela dit, personne ne verrait cela sous un bon œil. Ni les Russes, ni les Iraniens.

– Les Iraniens sont-ils des alliés de l’Arménie ?

Disons que les Iraniens ont un gros contentieux avec l’Azerbaïdjan. Le nord de l’Iran abrite une population azérie que le Président de l’Azerbaïdjan, Ilham Aliyev, aimerait voir se soulever pour la rattacher à l’Azerbaïdjan. Et Téhéran ne perd pas cela de vue. L’Iran est plutôt un allié objectif de l’Arménie, mais sans plus.

– Quel rôle joue Vladimir Poutine dans ce conflit ?

Vu d’Europe, j’avais toujours l’impression que Poutine était maître de l’agenda de toutes sortes de conflits : la Syrie, les relations avec la Turquie, jusqu’à son soutien pour Trump. Mais lorsqu’on est là-bas, et j’en ai longuement parlé avec le président arménien, Armen Sarkissian, le sentiment est différent.

Poutine semble perdre la partie et donne l’impression d’être débordé par les conflits qui fusent de toutes parts. On peut citer la Biélorussie, l’Ukraine, la Tchétchénie ou encore la Géorgie. Poutine connaît aussi des problèmes importants avec les dissidents russes. Il estime qu’il ne doit pas être trop présent dans le Haut-Karabakh pour prouver à l’Azerbaïdjan que Moscou serait une meilleure présence tutélaire que la Turquie. Par contre, il a un accord de protection de l’Arménie et j’ai donc pu constater clairement des observateurs russes sur la frontière avec l’Azerbaïdjan. J’ai pu aussi remarquer leurs présences sur la frontière du Nakhichevan.

– Les Arméniens peuvent-ils espérer un soutien de la communauté internationale ?

Les arméniens ont toujours compté sur les Russes. Ceci dit, si vraiment le Haut-Karabakh devait sauter pour de bon, je ne crois pas que les Russes interviendraient. Eux-mêmes vendent des armes à l’Azerbaïdjan. Il est à noter qu’à la suite d’un bombardement par erreur d’un hélicoptère militaire russe par l’armée Azérie, tuant deux membres d’équipage et blessant un troisième, Poutine sort de sa réserve et impose un cessez le feu.

En ce qui concerne Europe, tout le monde est entrain de dire que ce qui s’y passe est déplorable, mais je ne vois personne prendre réellement position. On doit pourtant faire attention. La Turquie a des visées géopolitiques très claires : la mainmise sur le pétrole de la mer Caspienne et cette immense plongée dans toute l’Asie pour devenir une nouvelle puissance. Si Erdogan se sent pousser des ailes, c’est parce que ses relations avec les Européens sont mauvaises, mais sont plutôt bonnes avec Trump qui a toujours apprécié l’affaiblissement de l’Europe par des hommes de la trempe d’Erdogan.

– On a aussi observé dans ce conflit l’utilisation de nouvelles   armes dites « intelligentes », parmi les quelles les « drones kamikazes ». Qui sont les fabricants et les fournisseurs de ces drones ?

Oui, on connait les drones classiques destinés à la surveillance des mouvements de troupes, mais il existe aujourd’hui, ce qui est nouveau pour moi, des « drones kamikazes ». Ils repèrent leurs cibles et sans commandes manuelles visent leurs objectifs, en explosant à très courte distance.

Ce sont les Israéliens et les Turques qui les ont fournis à l’Azerbaïdjan. Le recours à ce type d’armes a été efficace, puisque les populations ont fui. Sur les 150.000 civiles qui peuplaient le Haut-Karabakh, 90.000 sont partis. Ça se sont là les chiffres officiels, mais pour moi il a eu davantage de déplacés. Sur place, je n’ai pu voir que très peu de gens, quelques vieux et de rares familles, mais la grande majorité des habitants est partie.

La collaboration militaire de la Turquie avec l’Azerbaïdjan est hors la loi, mais celle d’Israël l’est tout autant.

– Quels sont les intérêts d’Israël dans ce conflit ?

Le but de Netanyahu en armant les Azéris était de leur donner la possibilité d’affronter l’Iran, grand ennemi d’Israël. Mais cela s’est retourné contre les Arméniens. Et puis, il y a clairement un aspect financier. Ces drones militaires se payent en milliards de dollars. La diaspora arménienne a pu récolter 157 millions de dollar pour l’effort de guerre, mais l’Azerbaïdjan a déjà payé 5 milliards de dollars à Israël pour pouvoir s’armer.

– On évoque aussi des armes à sous-munitions, ont-elles réellement été utilisées ?

Oui, et sans doute de part et d’autres. On parle aussi de bombes aux phosphores, mais cela je ne peux pas l’authentifier, car je ne l’ai pas vu. Néanmoins, ce n’est pas impossible, car il ne faut pas oublier que les Turques les ont déjà utilisées, contre les Kurdes, de manière avérée.

– Certains médias parlent de mercenaires syriens de l’Etat islamique, qui seraient payés par la Turquie pour combattre au Haut-Karabakh. Pouvez-vous confirmer cela ?

La Turquie utilise aujourd’hui ce qu’on appelle des proxys, ce sont des milices qu’elle a engagées et à qui elle avait déjà fait appel en Syrie pour combattre les Kurdes. Erdogan en a envoyé aussi en Libye et en Arménie.

Au Haut-Karabakh, ces hommes terrorisent la population, qui en a très peur, car leur réputation est celle d’hommes sanguinaires d’une violence inouïe. Je crois sincèrement qu’à ce stade, l’Europe devrait sérieusement se questionner sur cette politique de recrutement de ce type de mercenaires de la part d’un pays membre de l’OTAN.