Haut Karabakh : Pourquoi Poutine a-t-il attendu la chute de Chouchi pour imposer un cessez-le-feu ?



Le président russe déteste les révoltes populaires dans l’ex-URSS. Qu’il s’agisse aujourd’hui de la Biélorussie, ou de l’Arménie en 2018. La révolution de « velours » a porté au pouvoir Nikol Pachinian. Or, l’actuel Premier ministre arménien ose critiquer l’Union économique eurasiatique, construite autour de la Russie, et ne se montre pas indifférent aux sirènes de l’Union européenne.

Par Ian Hamel, envoyé spécial au Haut Karabakh

Un comportement qui n’a pas incité Vladimir Poutine à intervenir d’urgence dans le conflit entre l’Azerbaïdjan – soutenu par la Turquie et ses mercenaires syriens et libyens – et l’Arménie. Le maître du Kremlin n’a imposé un cessez-le-feu qu’après la chute de la ville stratégique de Chouchi au Haut-Karabakh.

Une photo récente montre Nikol Pachinian, le Premier ministre arménien, accueilli à Bruxelles par Charles Michel, le président du Conseil européen. La presse raconte que lors de la réunion du 18 juin 2020, réunissant l’Union européenne et les pays du Partenariat oriental, « l’Arménie commence à bouger de sa chaise ». Ce qui signifie qu’Erevan envisageait de changer de camp. Créé en 2009, le Partenariat oriental vise à renforcer l’association politique et l’intégration économique de six pays de l’Europe orientale et du Caucase du Sud. Les membres du Partenariat montraient jusqu’à présent des positions tranchées. D’un côté, l’Ukraine, la Géorgie et la Moldavie font les yeux doux à Bruxelles. De l’autre, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie vantaient leur entente avec Moscou. Or, Nikol Pachinian, soutenu au Parlement arménien par les pro-européens, se montre dorénavant hésitant. N’a-t-il pas déjà déclaré que son pays devait sortir de l’Union économique eurasiatique, qui réunit la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan et le Kirghizistan ? Avant toutefois de revenir en arrière.

L’ancien journaliste de l’Armenian Times (Haykakan Jamanak) a-t-il la mémoire courte au point d’oublier les déboires de son voisin géorgien, le président Mikheïl Saakachvili, chassé du pouvoir pour avoir trop nargué l’ours russe ? Pro-américain et pro-européen, Mikheïl Saakachvili imaginait que les Occidentaux viendraient à la rescousse de la petite Géorgie si les chars russes osaient franchir la frontière. On connaît la suite.

Vladimir Poutine a donc des raisons de se méfier de cet électron libre, au programme économique résolument libéral. Ce qui pourrait expliquer qu’il ne se bouscule pas pour venir à sa rescousse. Quitte à punir tous les Arméniens. En 2018, ils ont chassé du pouvoir l’ancien président Serge Sarkissian, un ami personnel du maître du Kremlin, et humilié le Parti républicain (moins de 5 % des suffrages), ardent défenseur de la Russie depuis l’indépendance de l’Arménie en 1991.

Des présidents pro-russe    

Nikol Pachinian, député depuis 2012, farouche adversaire de l’ancien pouvoir arménien, autoritaire et corrompu, âgé de 45 ans, n’est pas de la même génération que les anciens présidents. Il n’a pas milité comme eux au Parti communiste quand l’Arménie était partie intégrante de l’URSS. Ce n’est pas non plus un ancien combattant du conflit sanglant qui a opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan entre 1988 et 1994 (30 000 morts) pour le contrôle du Haut-Karabakh, cette enclave peuplée majoritairement d’Arméniens au sein de la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan. « La Russie impériale et orthodoxe qui protège l’Arménie de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, c’est une vieille histoire, à laquelle une génération qui a fait des études en Europe est au mieux indifférente », constatait Bruno Cadène sur France Culture en juin dernier.

Les deux anciens présidents arméniens, Robert Kotcharian et Serge Sarkissian sont tous les deux nés en 1954 à Stepanakert, la “capitale“ de la République autoproclamée du Haut-Karabakh. Le premier, ancien cadre du parti communiste, est d’abord Premier ministre du Haut-Karabakh de 1992 à 1994, puis président du Haut-Karabakh de 1994 à 1997, avant de devenir Premier ministre d’Arménie de 1997 à 1998, enfin président de la République d’Arménie de 1998 à 2008. Peu après la « révolution » en 2018, il est inculpé et placé en détention pour « renversement de l’ordre constitutionnel » pour des faits qui remontent à 2008, quand il était président. Des manifestations réprimées par l’armée avaient alors fait dix morts. « Un enregistrement d’une conversation téléphonique, diffusé sur YouTube, entre le Chef du service de Sécurité Nationale et le directeur du service Spécial d’investigation révèle qu’on a donné l’ordre au magistrat en charge du dossier de placer en détention Robert Kotcharian, “qu’il le veuille ou non“. Cet ordre atteste de l’intervention du pouvoir exécutif sur le judiciaire, en contradiction avec le discours de l’actuel Premier ministre sur l’indépendance de la justice », déplore Me Sévag Torossian, avocat au barreau de Paris, défenseur de l’ancien président, et auteur de Le Haut-Karabakh arménien, un État virtuel ?  (Éditions L’Harmattan, 2004).

Malgré un traité de sécurité collective  

Le successeur de Robert Kotcharian à la tête de l’État, Serge Sarkissian, a lui aussi milité dans les jeunesses communistes de Stepanakert, devenant premier secrétaire du comité régional du Haut-Karabakh. Par ailleurs, il a servi dans les forces armées soviétiques. Ministre de la Défense d’Arménie de 1993 à 1995, puis de 2000 à 2007, il devient Premier ministre pendant un an avant d’être élu président de la République de 2008 à 2018. Ne pouvant effectuer plus de deux mandats successifs, comme en Russie, Serge Sarkissian devient Premier ministre, imitant la stratégie de Vladimir Poutine, afin de se maintenir au pouvoir indéfiniment. Mais au bout de six jours, les manifestations ont poussé Serge Sarkissian à la démission. Après la dissolution du Parlement et de nouvelles élections, Nikol Pachinian est élu dans un fauteuil au poste de Premier ministre.

Certes, il existe bien évidemment d’autres motifs justifiant le peu d’empressement de la Russie pour venir au secours de l’Arménie. Même si Erevan et Moscou font partie de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), une structure politico-militaire regroupant également la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. Mais le Haut-Karabakh, dont l’indépendance n’est pas reconnue par la communauté internationale, n’est pas rattaché à l’Arménie. La Russie n’a pas l’obligation de voler à son secours. D’autant qu’il ne s’agit que d’un petit territoire de 11 400 km2 (soit l’équivalent de deux départements français), dont la population ne s’élève qu’à 150 000 habitants. La situation en Biélorussie inquiète bien davantage le maître du Kremlin.

Malgré tout, l’interventionnisme forcené de la Turquie dans le Caucase ne peut laisser totalement indifférent l’“empire“ russe. Jusqu’où va-t-il laisser Recep Tayyip Erdogan montrer ses muscles et marcher sur ses plates-bandes ? Poutine et Erdogan cultivent la même détestation de l’Occident. Ils rêvent de chasser les Occidentaux d’un maximum de régions du monde. Le président russe ne peut que se réjouir de voir la Turquie diviser à ce point l’Otan. Malgré tout, à un moment ou à un autre, l’ours va devoir sortir ses griffes afin de prouver qu’il reste le vrai patron du Caucase. Sans doute interviendra-t-il quand le territoire de l’Arménie sera réellement menacé. Mais si l’armée russe (qui possède une base en Arménie) intervient, quel sera le prix de ce sauvetage ? Erevan ne risque-t-elle pas de tomber définitivement sous la coupe de Moscou ? Adieu les doux rêves d’indépendance et de rapprochement avec Bruxelles. L’opinion publique arménienne ne se retournera-t-il pas alors contre Nikol Pachinian, le héros de la révolution de « velours » de 2018 ?