Cinéma

Charlotte Gainsbourg face au bûcher des nouveaux inquisiteurs

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Il fallait un coupable. Et comme toujours, les nouveaux commissaires de la vertu ont trouvé leur victime expiatoire : Charlotte Gainsbourg. On l’accuse, non pas de mal jouer, non pas de trahir le cinéma, mais de n’avoir pas déposé ses armes au vestiaire idéologique. On lui interdit de porter la robe d’avocate de Gisèle Halimi, parce qu’elle n’aurait pas signé le bréviaire des « purs » sur le conflit israélo-palestinien. Voilà la nouvelle règle : ne joue que celui qui croit, ne parle que celui qui prie dans la bonne direction !

Il fallait bien qu’un jour la vague puritaine du nouveau maccarthysme – ce wokisme venu des États-Unis, qui se drape de progressisme mais qui n’est que police idéologique – atteigne la France. Et voici qu’au pays de Voltaire, on dénie à une comédienne, Charlotte Gainsbourg, le droit d’incarner Gisèle Halimi, figure historique de la cause féministe, au motif qu’elle ne récite pas le catéchisme convenu sur le conflit israélo-palestinien !

Comédienne au parcours singulier, fille d’un artiste libertaire juif et d’une icône anglaise, Charlotte Gainsbourg devrait, pour mériter ce rôle, présenter son certificat idéologique, prêter serment sur les tables de la doxa et surtout gommer tout ce qui, dans sa singularité intime, dérange le nouveau Sanhédrin des réseaux sociaux.

On croyait qu’un acteur, quand il incarne un personnage, se transforme, prête son corps et sa voix à un autre destin que le sien. Non : on exige désormais la pureté identitaire. C’est le grand retour des bûchers. Jadis, on jetait des livres aux flammes ; aujourd’hui, on jette les acteurs à la meute numérique. Jadis, on brandissait l’Index des œuvres interdites ; aujourd’hui, on brandit les ‘‘tweets’’ et les ‘‘likes’’ comme des témoins à charge. Les nouveaux procureurs n’ont pas besoin de preuves, ils ont des hashtags.

La charge néo-maccarthyste contre Charlotte Gainsbourg n’est pas une première. Les États-Unis en ont fourni les modèles. Hollywood, laboratoire de la morale punitive, nous a déjà offert ses délires : un acteur hétérosexuel (Tom Hanks, ‘‘Philadelphia’’, 1993) sommé de s’excuser d’avoir joué un homosexuel ; un comédien ‘‘valide’’ (Daniel Day-Lewis, ‘‘My Left Foot’’, 1989) vilipendé pour avoir représenté un handicapé à l’écran ; un ‘‘cisgenre’’ (Eddie Redmayne, ‘‘The Danish Girl’’, 2015), crucifié pour avoir incarné un transgenre !

Demain, faudra-t-il interdire à Meryl Streep de jouer Thatcher sous prétexte qu’elle n’a jamais dirigé un pays ? Faudra-t-il brûler Lawrence d’Arabie parce que Peter O’Toole n’était pas originaire du désert ? Et, pourquoi pas, exiger qu’un acteur incarnant un meurtrier ait effectivement du sang sur les mains ? Qu’un comédien qui joue un fou présente son certificat psychiatrique ?

Dans cette absurde dérive, il n’y a plus d’intérêt pour le jeu d’acteur, la fiction, l’art – seulement un registre civil de pureté idéologique. Charlotte Gainsbourg paie le prix de ce délire. Elle paie d’être une actrice libre dans une époque qui ne supporte plus le jeu, mais seulement l’authentification. On ne veut pas d’une comédienne, on exige une militante. On ne veut pas d’un rôle, on exige un double parfait, un clone idéologique. C’est l’effacement pur et simple de l’art, qui n’est plus imitation, métamorphose et mensonge fécond, mais simple miroir moral.

Qu’on se le dise clairement : Charlotte Gainsbourg n’est pas jugée sur son talent, mais sur son ‘‘pedigree idéologique’’. Voilà où mène la terreur néo-maccarthyste : les comédiens ne doivent plus jouer, ils doivent se confesser. On ne leur demande pas d’incarner des vies, mais de jurer fidélité à une ligne politique. Et si, par malheur, ils n’entrent pas dans la liturgie des « justes opinions », les procureurs du moment leur retirent le droit d’exister à l’écran.

Que les inquisiteurs se rassurent : Charlotte Gainsbourg, en jouant Gisèle Halimi, fera plus honneur à sa mémoire qu’eux tous réunis. Car Halimi ne fut jamais la prêtresse d’un dogme, mais l’avocate de la liberté. Elle s’est battue contre les juges à robe noire, et voilà qu’on voudrait la trahir en livrant son image aux juges en chemises noires des réseaux sociaux ! Ironie tragique.

Ce qui se trame autour de ce film est grotesque et sinistre. On somme Charlotte Gainsbourg de s’effacer parce qu’elle ne tiendrait pas les ‘‘bonnes’’ positions sur Israël et la Palestine. Comme si Halimi, femme libre, rebelle jusqu’au bout des ongles, avait accepté qu’on transforme sa mémoire en carte du parti ! Non : elle se serait gaussée de ces nouveaux curés qui veulent faire du cinéma un catéchisme et des acteurs des séminaristes.

Le cas Halimi-Gainsbourg est emblématique : on veut effacer l’essence même du métier de comédien, qui est l’artifice, la transfiguration, le masque. Halimi elle-même, avocate des causes impossibles, aurait sans doute ricané face à cette tentative de censure rampante. Car l’art ne saurait se réduire à la biographie ni au carnet militant. Charlotte Gainsbourg n’est pas Gisèle Halimi, mais cela ne l’empêchera en rien d’incarner sa personnalité et de faire vivre sa mémoire, précisément par la force et la magie du jeu d’acteur.

Ceux qui traquent Charlotte Gainsbourg sont les petits-enfants hystériques du vieux sénateur McCarthy. Même haine de la différence, du pluralisme des opinions et du débat d’idées. Même passion du fichage. Même obsession de l’excommunication. Simplement, hier on brandissait des listes noires dans des salles enfumées ; aujourd’hui, on déclenche des lynchages numériques depuis un smartphone. Les inquisiteurs ont changé de costume, pas de méthode. Oui, la logique néo-maccarthyste n’a pas changé : elle fiche, elle suspecte, elle convoque et elle condamne. La différence, c’est que les procureurs d’hier dressaient des black lists et ceux d’aujourd’hui tweetent à outrance.

Qu’on le veuille ou non, Charlotte Gainsbourg incarnera mieux Gisèle Halimi que tous ses accusateurs réunis. Parce qu’elle est actrice, qu’elle sait disparaître derrière un rôle, qu’elle a cette fragilité nerveuse qui rend les incarnations plus vraies que nature.

Le cinéma est précisément l’art de l’illusion. Les nouveaux puritains veulent en faire une extension du tribunal. Mais les inquisiteurs d’hier et d’aujourd’hui doivent se souvenir qu’à travers les âges, les idéologues ont beau monter des bûchers, l’art renaît toujours de ses cendres !