Festival de Cannes 2026

Deuil, guerre, mémoire et effondrements intimes : le cinéma tourmenté d’un monde vivant au-dessus d’une faille

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Quand les lumières de la Croisette se sont rallumées, pour l’ouverture de la 79e édition du Festival de Cannes, ce n’était seulement le lancement du plus grand rendez-vous mondial du cinéma. Ce fut aussi une levée de rideau sur un immense écran-miroir sur lequel se reflètent les angoisses d’une époque angoissée et fracturée. Du 12 au 23 mai 2026, Cannes redevient la capitale symbolique d’un cinéma qui regarde le monde droit dans les yeux, avec une compétition officielle marquée par les thèmes du deuil, de la mémoire, de la guerre, de l’identité et de l’effondrement intime.

Ce qui frappe dans la selection cannoise, cette année, ce n’est pas uniquement le prestige des noms en compétition — Asghar Farhadi, Pedro Almodóvar, Hirokazu Kore-eda, Cristian Mungiu, Ryūsuke Hamaguchi, Andrey Zvyagintsev, László Nemes ou encore James Gray — mais la manière dont leurs films semblent dialoguer entre eux comme les chapitres d’un même récit mondial : celui d’un individu pris au piège entre le passé, la maladie, les conflits géopolitiques et la fragilité des liens familiaux.

Tourments et incertitudes

À première vue, la sélection 2026 ressemble à un retour triomphal du “cinéma des grands auteurs”. Mais derrière le prestige des signatures se dessine une tonalité beaucoup plus sombre : des films sur le vieillissement, le sida, la démence, l’exil, l’intelligence artificielle et les guerres qui continuent de contaminer le présent. Cannes paraît cette année moins attiré par le spectaculaire hollywoodien que par une forme de cinéma indépendant et inquiet, hanté par les failles du monde.

Dans Histoires parallèles, Asghar Farhadi retrouve Paris et la langue française, non pas comme décor romantique, mais comme laboratoire moral. Une écrivaine observe ses voisins pour nourrir son prochain roman avant de se retrouver elle-même prisonnière d’un jeu de miroirs entre désir, intrusion et fiction. L’influence de Kieslowski n’a rien d’un clin d’œil cinéphile : Farhadi perçoit le cinéma comme espace du doute moral, où personne n’est totalement innocent ni totalement coupable.

Pedro Almodóvar, avec Un Noël amer, poursuit quant à lui sa transformation de l’autobiographie intérieure en mélodrame disséqué. Une mère absente, une femme en fuite, un homme qui écrit, et une vie qui finit par devenir un scénario dans le scénario. Sorti avant Cannes en salles en Espagne, le film confirme la place singulière du cinéaste espagnol : celle d’un auteur qui transforme désormais chacun de ses films en confession masquée.

Familles effondrées

La famille, cette institution devenue instable, traverse également plusieurs films majeurs de la compétition. Dans Sheep in the Box (L’Agneau dans la boîte), Kore-eda explore la science-fiction sans quitter ses obsessions habituelles : un couple endeuillé adopte un robot ayant l’apparence d’un enfant disparu. La question n’est pas technologique mais existentielle : qu’est-ce qui fait un enfant ? Qu’est-ce qui fait une famille ? Le cinéaste japonais prolonge ici sa réflexion sur les liens affectifs qui dépassent les liens du sang.

Cristian Mungiu, dans Fjord, installe une famille roumano-norvégienne au cœur d’une petite communauté où les soupçons autour de l’éducation des enfants provoquent une contamination paranoïaque. Fidèle à son cinéma, Mungiu ne construit pas un film à thèse : il place simplement une bombe morale dans le quotidien et observe la manière dont explosent les relations, les institutions et les certitudes.

Le spectre d’un bégaiement de l’Histoire

Le questionnement de l’Histoire constitue une autre ligne forte de cette édition. Mais il ne s’agit nullement de nostalgie. Dans La Terre du père, Pawel Pawlikowski ressuscite Thomas Mann et sa fille Erika dans l’Allemagne de l’après-guerre, filmée en noir et blanc, comme si l’image elle-même refusait de se réconcilier avec le monde. László Nemes, avec Moulin, revient à la France occupée autour de la figure de chef de la résistance Jean Moulin, tandis qu’Emmanuel Marre, dans Un homme de son temps, s’intéresse à aux zones grises de la France de Vichy, à travers un intellectuel persuadé de sauver son pays alors qu’il glisse lentement vers la compromission.

Cette omniprésence de la Seconde Guerre mondiale n’exprime pas un désir de reconstitution héroïque, mais une tentative de relire le présent à travers les heures les plus sombres de l’Europe. Dans un climat politique français très tendu, à quelques mois de la présidentielle de 2027, Cannes redevient plus qu’un festival : un espace symbolique où les cariantes et appréhensions du présent se jouent des imaginaires du futur.

Un cinéma Queer et de tous les genres

La compétition s’ouvre également au cinéma de genre. Le Coréen Na Hong-jin signe avec Hope un thriller de science-fiction situé près de la zone démilitarisée entre les deux Corées, où la fuite d’un tigre annonce un cauchemar plus vaste. Le russe Andrey Zvyagintsev, revenu d’une longue maladie et d’un exil volontaire, poursuit avec Minotaure son autopsie morale des élites russes contemporaines.

Dans Coward, le Belge Lukas Dhont, sort de sa zone de confort de cinéma queer intimiste (qui lui a valu la Grand prix en 2022, pour Close) et transporte sa sensibilité contemporaine dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, où le théâtre devient un moyen de survie face à la barbarie. Ira Sachs, avec The Man I Loved, replonge dans le New York des années sida, entre désir, maladie, stigmatisation et résistance intime. Quant à Los Javis, il propose avec La Balle noire trois récits queer traversant plusieurs époques de l’Espagne contemporaine, comme une tentative de reconstruire une mémoire homosexuelle collective.

Monde fragile, femmes fortes

Les femmes occupent une place centrale dans la sélection de Cannes 2026, non seulement derrière la caméra mais aussi comme figures narratives. Personnages d’une vivacité qui force le respect, dans des environnements fracturés et chaotiques. Les héroïnes des films de Léa Mysius, Marie Kreutzer, Charlène Bourgeois-Tacquet ou Jane Ery évoluent toutes au bord de la rupture : mères isolées, artistes rongées par le doute, femmes prisonnières de la pression sociale ou émotionnelle. Il ne s’agit pas là d’un “cinéma féminin” au sens réducteur du terme, mais un cinéma du corps féminin comme territoire d’épuisement contemporain.

Du Japon arrivent également deux films portés par de forts personnages féminins : Soudain de Ryūsuke Hamaguchi et Nagi Notes de Kōji Fukada, qui poursuivent chacun à leur manière une réflexion sur la mémoire, la maladie, le silence et les identités mouvantes. Le Japon apparaît ainsi comme l’un des grands laboratoires émotionnels de cette édition.

Au fond, la compétition cannoise 2026 semble osciller entre deux mouvements : le retour de grands auteurs venus réaffirmer la puissance du cinéma d’auteur, et l’émergence d’un cinéma profondément hanté par la fragilité du monde. La famille n’est plus un refuge, la nation n’est plus une certitude, le corps n’est plus un territoire sûr, et l’Histoire ne reste jamais au passé.

Raison pour laquelle, La Palme d’or 2026 ne récompensera sans doute pas seulement le plus beau film de cette édition, mais celui capable de saisir son esprit profond : celui d’un monde vivant au-dessus d’une faille, et allant au cinéma non pour fuir la peur, mais pour lui donner une forme, une image et un récit.