9 septembre 2001, le jour le plus long de l’histoire contemporaine



Jean Marie Montali (*)

La guerre contre le terrorisme n’a pas commencé le 11-Septembre à New-York. Elle a débuté deux jours plus tôt, dans un village afghan dont personne n’avait jamais entendu parler…

Au matin du 11 septembre, dix-neufs types hallucinés se faufilent, mêlés aux autres passagers, dans quatre avions différents. Ils prient en silence. Ils vont mourir. Tout le monde va mourir. Ils prient. Le monde va s’écrouler. Ils prient. Ils hurlent. Ils égorgent au cutter les hôtesses et prennent les commandes des appareils. Ils prient, ils prient, ils prient…

– à 8 h 48, le Boeing 767 du vol American Airlines Boston-Los Angeles s’encastre au niveau du 87 ème étage de l’une des deux tours jumelles du World Trade Center, en plein Manhattan, New-York. Gloire à Dieu !

– à 9h 02, le vol 175 d’United Airlines explose à un peu plus des deux tiers de la hauteur de la seconde tour. Gloire à Dieu !

– à 9 h 43, un troisième Boeing s’abat sur le Pentagone, Washington, le bâtiment symbole de la puissance militaire américaine. Gloire à Dieu !

– Vers 10 heures, la première tour s’écroule. Gloire à Dieu!

– à 10 h 08, un quatrième et dernier avion s’écrase à Sunny Creek, près de Shanksville, Pennsylvanie. Gloire à Dieu ! Cet avion visait probablement la Maison Blanche, mais la révolte héroïque de passagers et de membres de l’équipage prévenus par téléphone de ce qui se passait ailleurs l’en a empêché.

–  il n’est pas encore 11 heures lorsque la seconde tour s’affaisse. Gloire à Dieu !

La poussière recouvre New-York et le monde suffoque, au bord de l’abîme. Près de trois mille morts. Trois mille civils. Trois mille innocents, hommes, femmes, enfants, américains, étrangers, chrétiens, musulmans, juifs, bouddhistes, athés… Dieu est grand !

Le 11 septembre 2001, la poussière n’est pas encore retombée, mais le monde vient de comprendre qu’il est en guerre. Une guerre sournoise et sans règle qui frappera au hasard, la mort à l’aveugle, partout, même là où on se croit à l’abri des combats. Paris. Bruxelles. Boston. Madrid. Londres. Nice. Tunis. Strasbourg. Toulouse. Moscou. Casablanca. Jakarta. New-Delhi. Glasgow. Islamabad. Stockholm. Alexandrie. Paris, encore…  Partout, partout.

Rien ni personne, ni hommes, ni femmes, ni enfants, n’est à l’abri d’une bombe, d’un couteau ou d’un fusil d’assaut.

Mais une guerre contre qui ? Une guerre de civilisations ou une guerre de religions comme on le dit de plus en plus, ou plutôt, comme je le crois, une guerre des civilisations, de toutes les civilisations confondues, quel que soit le Dieu qu’elles prient, contre la barbarie ?  Une guerre des civilisations contre des terroristes qui ont cette prétention extraordinairement blasphématoire de se battre au nom d’un Dieu qu’ils veulent à leur image sacrilège : sclérosé, intransigeant et sanguinaire…

Le 11 septembre 2001, le monde sait qu’il est en guerre.

Mais ce qu’il ne sait pas c’est qu’en réalité, cette guerre n’a pas commencé le 11 septembre 2001, mais deux jours plus tôt, le 9 septembre, dans un village afghan, pas très loin de la frontière tadjike : Khodja Bahaudin.

Ce jour là, deux assassins, faux journalistes Tunisiens et vrais terroristes, se sacrifient dans un attentat suicide dirigé contre le commandant Massoud, le légendaire héros de la Résistance contre les Soviétiques, chef de l’Alliance du Nord et ennemi acharné des Taliban et de Ben Laden. Etrangement, les “journalistes” au comportement inhabituel ne sont pas fouillés. Leur matériel n’est pas contrôlé. Et pourtant : la caméra est bourrée d’explosifs. L’explosion est terrible. Le légendaire chef de guerre agonise pendant plusieurs jours. Tout bien considéré, son assassinat est un aveu d’impuissance : incapables de le défaire militairement, ses ennemis savaient que seul l’arsenal des lâches – la fourberie, la trahison et le meurtre – pouvait abattre le « seigneur des batailles ».

Pour Ben Laden et les Taliban, l’assassinat de Massoud répondait à plusieurs objectifs :
Il s’agissait de se débarrasser du dernier combattant qui empêchait les Taliban de régner en maîtres absolus sur l’Afghanistan. Massoud, fervent Musulman, pensait qu’il était aussi important de se battre contre le fanatisme religieux que contre le communisme. Il croyait que seul un gouvernement éclairé pourrait sortir le pays de son obscurantisme et qu’un Etat ne se dirige pas avec la Charia, mais avec des lois qui garantissent la liberté de chacun tout en respectant le caractère religieux du pays.

En préparant les attentats du 11 septembre, Ben Laden et les “stratèges” de la terreur, savaient qu’ils s’exposaient à des représailles américaines. En tuant Massoud, il s’agissait alors de supprimer le seul relai militaire dont l’Occident aurait pu disposer dans le pays. En le tuant, ils désorganisaient la Résistance.

En supprimant ce relai, Ben Laden renfermait son piège terrible sur les Occidentaux. Les Américains et leurs alliés n’avaient pas d’autre solution que d’intervenir directement dans le pays en y envoyant leurs soldats et leurs blindés. Les conséquences seront terribles :

– Allergiques à la moindre occupation armée, les Afghans auront la tentation de soutenir ou de rejoindre le camp des Taliban.

– Ben Laden et les Taliban entraîneront les Américains qu’ils haïssent autant que le diable dans un bourbier où mourront des centaines de jeunes militaires, et dans lequel ils s’enliseront pendant des années, comme les Russes et les Anglais de l’époque coloniale avant eux.

– Dès les premiers jours de l’intervention alliée, Ben Laden et les Taliban appelleront les Musulmans du monde entier à se soulever contre les “Croisés”. Des milliers de volontaires rejoindront cette guerre sainte, le Djihad, pour répondre enfin à la fatwa lancée par Ben Laden dès 1998 : “Tuer les Américains et leurs alliés est un devoir que chaque musulman devra remplir tant que les lieux saints de l’Islam à Jérusalem et à La Mecque n’auront pas été libérés de leur emprise, tant que leurs armées, brisées et vaincues, n’auront pas évacué toutes les terres de l’islam.”

– “L’occupation” par les troupes alliées de l’Afghanistan justifiera, aux yeux des plus radicaux, d’exporter la guerre en dehors du pays. “Puisque les Croisés nous frappent en terre d’Islam, frappons-les en terre chrétienne” sera le raisonnement justifiant non seulement le terrorisme, mais aussi le trafic de drogue.

– Ben Laden et les plus fanatiques des islamistes pourront ainsi réaliser leur rêve fou : convoquer Saladin, principal adversaire des Croisés et artisan de la reconquête de Jérusalem par les Musulmans en 1187, pour soulever l’Islam contre l’Occident en lui déclarant une guerre mondiale. Et le monde de se laisser entraîner dans cette folie.

– L’Afghanistan deviendra l’épicentre du terrorisme international. D’ailleurs, en arabe “al Qaida” se traduit justement comme ça : “la Base”.

Cette guerre a donc commencé le 9 septembre 2001 à Khodja Bahaudin, village de poussière et de mort, posé en équilibre entre l’Afghanistan et le Tadjikistan. Un village maudit depuis retombé dans l’oubli.

Ce 9 septembre, c’est le jour le plus long de notre histoire contemporaine. Il a duré 48 heures, jusqu’au 11 septembre, jusqu’à l’écroulement des tours du World Trade Center et de nos certitudes de vivre dans un monde en paix depuis 1945.

Mais la guerre commençait. Une guerre d’un autre type, que nous ne connaissions pas encore. Elle n’épargnera aucune région du monde, aucune religion.

Presque 20 plus tard, elle dure encore.  Et va encore durer.

C’est la guerre la plus longue de notre Histoire moderne.

Et puis cette question lancinante : et si Massoud n’avait pas été assassiné, si nous l’avions soutenu plus tôt et franchement dans sa lutte contre les Taliban et al Qaida, est-ce que nous en serions là ? Est-ce que, en l’ignorant, nous avons gâcher nos chances de sauver la paix ?