Pourquoi Daech survivra à la mort d’al-Baghdadi



atmane tazaghart (*)

Loin d’avoir mis un terme à l’existence ni même au pouvoir de nuisance de Daech, la mort de son Calife auto-proclamé, Abou Bakr al-Baghdadi – tué le 27 octobre dernier, lors d’une opération des forces spéciales américaines, au nord de la Syrie – aura pour effet d’accélérer deux tendances en gestation depuis plusieurs mois, au sein de la nouvelle Internationale djihadiste : la première est d’ordre structurel, la seconde est opérationnelle.

Ayant perdu le contrôle des vastes fiefs syro-irakiens sur lesquels il avait instauré un proto-Etat islamique, Daech a été contraint de renoncer à son rêve de restaurer le Califat. Et pour survivre, il a fallu qu’il opère une profonde mutation structurelle. L’exacte contraire de celle qui l’a vu se transformer, durant l’été 2014, d’un groupe terroriste clandestine, comme tant d’autres dans la sphère salafo-djihadiste, en une forme inédite d’« Etat terroriste » imposant son dictat à une population de plus 8 millions de personnes, sur un immense territoire englobant environs 40 % de la superficie de l’Irak et plus de 30 % de celle de la Syrie.

Les bases de ce proto-Etat ayant été écrasées, sous le feu croisé de la coalition internationale, des forces kurdes et de l’armée syrienne épaulée par ses alliés russes et iraniens, Daech s’est vu forcé de retourner à la clandestinité, renouant ainsi avec le modus operandi classique des groupes terroristes de type djihadiste.

Pour des raisons apparentes de sécurité, cette tendance se renforcera d’avantage encore après la mort d’al-Baghdadi. Et de cette mutation structurelle – semblable à celle opérée par al-Qaida, au lendemain des attaques du 11 septembre 2001 – découlera une autre mutation d’ordre opérationnel : longtemps, Daech s’est adossé à l’aura que lui procurait son proto-Etat présenté comme la restauration du Califat, pour provoquer, à distance, des vocations djihadistes spontanées, que d’aucuns se sont empressés de désigner comme des « loups solitaires ». Or, cet afflux spontané s’est vite tari, suite aux déconvenues militaires affligées au prétendu Califat, au cœur même des ses fiefs syro-irakiens.

Sous l’égide d’AMNI, le service de renseignement de Daech, dont l’influence au sein des instances directionnelles de l’Organisation s’est considérablement accentuée depuis la chute du Califat, un processus d’encadrement a été lancé pour reprendre en main et structurer les actions de ces « loups » décidément pas si ‘solitaires’ que certains experts voulaient bien le (faire) croire.

A cet effet, un Diwan (département) a été créé, l’été dernier, au sein d’AMNI, en vue d’institutionnaliser les actions de ce type d’éléments auto-radicalisés chez lesquels la propagande daechienne provoque des vocations djihadistes spontanées. L’objectif étant de leur affecter des « coordinateurs » à l’échelle de chaque pays ou région.

C’est dans cette optique que Daech a lancé, en septembre dernier, une opération nommée Tahtim al-Aswar (détruire les murailles), visant à faire libérer plusieurs centaines de djihadistes étrangers détenus par les forces kurdes. Opération couronnée de succès, grâce notamment à la déstabilisation provoquée par l’offensive turque dans les zones kurdes au nord-est de la Syrie.