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Entre chars et fantômes : Choses vues en Ukraine



Martine Gozlan (*)

Pour qui a visité Kiev – j’y étais fin janvier- dans les semaines qui ont précédé le coup de force de Vladimir Poutine, la perspective de voir parler les armes est un crève-coeur et un épouvantable gâchis. A un double titre. D’abord, la jeunesse que j’ai rencontré dans les cafés de la rue Kreschatyk, la principale et monumentale artère de la capitale ukrainienne, est fondamentalement pro-européenne. Dans la région, ses regards se tournent davantage vers Vilnius, en Lituanie, pays membre de l’UE, où vont étudier de nombreux jeunes Ukrainiens, que vers Moscou.

A 20 ans, Galina et Itsvan, avec qui je partageais un kvas pétillant aux airelles – la boisson nationale – n’envisagent de vivre que dans un environnement démocratique, où fleurit la liberté de la presse avec celle de la circulation des idées et des hommes. Mais cette proximité avec la jeunesse de Paris, de Berlin ou de Rome est en même temps pulvérisée par la situation de l’Ukraine.

La décision russe d’envoyer les chars dans les régions séparatistes de l’Est, désormais reconnues comme « souveraines » par le Kremlin, intervient après huit ans de conflit dans le Donbass. Les prétendus observateurs vigilants en Europe avaient complètement oublié jusqu’à ces deux derniers mois que cette vraie guerre avait fait 13 000 morts. Conjugué à l’annexion de la Crimée, le conflit du Donbass, qui s’est mué en invasion de tout le territoire ukrainien, a complètement perverti les réflexes politiques de Kiev. C’est une réplique logique à la perversion poutinienne, bien sûr, qui clamait de plus en plus haut l’inexistence de l’Ukraine.

Des mots terribles qu’il a répétés, en citant Lénine et Staline, pendant une heure et demie, dans son allocution télévisée du 22 février. Naturellement, depuis toutes ces années, la réaction, en face, a consisté à tomber dans le piège russe. Le nationalisme ukrainien a flambé. Et le nationalisme, ici, est hanté par les fantômes. Nous sommes sur des terres de sang, comme les a justement nommées l’historien américain Timothy Snyder, en retraçant la sombre saga de ces contrées prises entre Hitler et Staline. L’Ukraine est un haut-lieu de la Shoah : un million et demi de juifs exterminés. Parmi les leaders ukrainiens qui prêtèrent main forte aux assassins nazis, il y avait un certain Stepan Bandera, chef de l’Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) ralliée à Hitler en 1941 dans l’espoir d’obtenir un Etat Ukrainien indépendant. 80 ans après, il faut savoir qu’en Ukraine toute figure historique qui a revendiqué l’indépendance est mythifiée quels que soient ses crimes. C’est le cas pour Symon Petlioura, leader d’une éphémère république d’Ukraine en 1917 et dont le règne fut marqué par une multitude de pogroms. Petlioura a ses rues et ses statues. Quant à Stepan Bandera, une marche aux flambeaux organisée par le parti Secteur Droit et d’autres courants de la droite nationaliste, s’est tenue en son hommage dans le centre de Kiev début janvier, à la date anniversaire de sa naissance. Lui aussi a sa statue à Lviv, la ville la plus européenne d’Ukraine. Et Bandera reste statufié dans de nombreux cœurs ukrainiens. Un silence gêné s’instaure dans la discussion quand on rappelle ses forfaits. « Il a été arrêté par Hitler » oppose-t-on alors. Certes, mais libéré deux ans plus tard dans l’espoir que Bandera et ses hommes freineraient l’avancée de l’Armée rouge.

Les Soviétiques ! A ces mots, c’est la collision des tragédies. Le souvenir de « l’Holodomor », l’extermination par la faim décidée par Staline en 1932 et 1933 pour liquider la paysannerie ukrainienne, reste une mémoire vive avec ses cinq millions de victimes. Ce cortège funèbre continue à occuper l’identité. Le président Volodymyr Zelensky, élu à une large majorité en 2019, n’a jamais fait mystère de ses origines juives. L’opinion lui demandait de s’attaquer à la corruption et d’éloigner la guerre. « On espérait qu’il préparerait l’autonomie du Donbass, explique l’historien Pierre Lorrain, auteur d’un ouvrage éclairant ‘‘L’Ukraine entre deux destins’’ (Bartillat). Mais Zelensky a été submergé par les pressions des ultra-nationalistes et celles des oligarques. »

Les fantômes du passé n’ont jamais quitté la scène ukrainienne. Leurs ombres se reflétaient dans l’œil de Vladimir Poutine, pour le plus grand plaisir de l’autocrate russe qui, à son tour, ne cesse de remonter le temps. Cet autrefois rouge et noir a pris en otage mes jeunes amis Galina, Itsvan et toute leur génération. Je lis leurs messages alors qu’aucun avion français ne se pose plus à Kiev. Trois heures de vol. Un crève-coeur.