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Ukraine : leurs voix sous les bombes

2 mars 2022 Expertises   20042  

Martine Gozlan

Ici et là-bas. Du monde (encore) en paix au monde en guerre. De nos écrans, nos rues, nos cafés, nos métros, à leurs alertes, leurs fuites, leurs abris, leurs morts. De notre premier arbuste en fleurs à leur neige, leur boue, leur épouvante et leur résistance. Entre Paris et Kiev, cette capitale européenne à trois heures de vol, un gouffre s’est ouvert. Nous regardons, frappés de sidération, les missiles fracasser une belle et grande cité, emplie des bruits de la vie il y a si peu de temps, à des années-nuits. Kiev. J’arpentais ses boulevards immenses en janvier. L’avenue Kreshatyk qui mène au Maidan, les rues anciennes du quartier du Podol qui dégringolent vers le Dniepr.

Je participais à un voyage dit de mémoire : une délégation juive européenne venait se recueillir sur le site de Babi Yar, où les nazis massacrèrent 33 711 juifs les 29 et 30 septembre 1941.

Et là, je vois : ce 1er mars 2022, à l’heure où j’écris ces lignes qui seront forcément dépassées, au moment de leur publication, par de nouvelles douleurs, de nouvelles horreurs, les bombardiers de Poutine pulvérisent la tour de la télévision, et du même coup une partie du mémorial de Babi Yar.

Je revois notre cortège. Et le jeune Ukrainien qui filme autant notre silence que les prises de parole des participants, politiques et religieux venus de Bruxelles, de Londres, de Paris, de Bucarest, de Berlin. Il veut, me confie-t-il, travailler pour sa ville et son pays. Sans relâche. Déjà l’étau se resserrait aux frontières mais nous ne voulions pas y croire. Boris non plus. C’est un juif d’Ukraine, 24 ans, qui a reconstitué par bribes l’histoire de sa famille sur ces terres de sang. Il cherche des traces sous la neige. Dans ce pays, tout le monde s’est reconstruit sur des cauchemars. Celui de la Shoah. Celui l’extermination par la faim décidé par Staline en 1932 et 1933 pour liquider la paysannerie ukrainienne. 5 millions de morts. Tamara, chez qui j’ai diné la veille, me parlait de sa grand-mère qui a vécu l’époque et accueillait les affamés.

Où est-elle aujourd’hui, Tamara ?

Il y a les jours avec ou sans messages whatsApp depuis ce 24 février de l’invasion de l’Ukraine qui restera dans ma mémoire le jour le plus sombre depuis le 20 mars 2003, date de l’invasion de l’Irak.

Kiev. Bagdad. Dans les deux cas, j’ai vu et aimé des villes et des êtres bientôt condamnés à l’enfer. Au coeur de l’Orient. Au coeur de l’Occident. Hier, mes amis les artistes de Karrada, les rêveurs de Bassora. Aujourd’hui, Tamara d’Obolon, le premier quartier bombardé au nord de Kiev. Aujourd’hui, Boris, mon jeune cameraman de la cérémonie de Babi Yar.

C’est un patriote ukrainien. A  l’image de ce président, Volodymyr Zelensky, dont nul ne peut prédire le sort, mais qui décide, en un éclair du destin, d’affronter la barbarie. « J’ai besoin d’armes, pas d’un taxi ! » réplique Zelensky  aux Américains qui lui proposaient de l’exfiltrer, le premier soir de l’invasion. On répète à satiété que l’ex-comédien est passé du rire aux larmes, de la bouffonnerie à la tragédie. En réalité, il a tous les visages de l’humanité. Un type drôle et joyeux que l’amour de son pays transforme en résistant. Ils sont ainsi des centaines de milliers, maintenant, là-bas. Et voilà que d’autres vont les rejoindre, venus des pays voisins. Voilà que l’Union européenne, réveillée en sursaut, ne craint plus de déplaire à ses opinions. Elle sanctionne, elle exclut, elle isole le semeur de mort. L’émotion énorme des fameuses opinions publiques – ni lâches, ni léthargiques, ni uniquement préoccupées du prix de l’essence et des pâtes – a bel et bien poussé les leaders européens à agir, autant que les menaces nucléaires du maître du Kremlin. L’Union Européenne arme l’Ukraine ensanglantée dont elle avait sous-estimé le malheur et la force.

Il y a des jours avec ou sans messages whatsApp entre Paris et Kiev. Boris est quelque part dans une petite ville le long d’une route dangereuse. Là où l’interminable colonne de chars va se profiler ? Les vivres commencent à manquer. Juste une phrase hier soir : « Ça va mais j’ai un peu faim. » Les troupes de Poutine le stalinien vont recommencer à affamer les Ukrainiens ? À amonceler des morts sur les morts de Babi Yar dans leur équipée sauvage ? À multiplier les crimes commis au nom de la ‘‘dénazification’’ d’un pays dont ils veulent liquider le Président juif ?

Nous remontons le temps, ce temps orwellien des assassins !