fbpx
 
 

 

Faire échec aux égorgeurs de mots



Martine Gozlan (*)

Il faut toujours prendre les intégristes aux mots. Ceux qu’ils prononcent pour tuer. Ceux qu’ils interdisent aux autres de prononcer. Hadi Matar, l’homme qui a tenté le 12 août d’assassiner Salman Rushdie, était actionné par les mots de la mort. La mort est le véritable empire de l’islamisme. Salman Rushdie, lui, actionne les mots de la vie. Le poignard de l’intégriste d’origine libanaise, né aux Etats-Unis, admirateur de Khomeiny et du Hezbollah, devait lui faire rentrer ses mots dans la gorge et tous les organes.

L’écrivain a survécu. Des millions de consciences libres, dans le monde, guettent avec angoisse et espérance les nouvelles de son rétablissement. Au contraire, des millions d’autres individus, chez qui la pulsion s’est substituée à la conscience, célèbrent l’égorgeur. A Téhéran, le journal Kayhan, relais officiel des ayatollahs, s’exalte : « Baisons la main de celui qui a déchiré le cou de l’ennemi de Dieu avec un couteau ! ». A Beyrouth, la  presse proche du Hezbollah loue « Un héros libanais ». Cela n’est pas plus surprenant que les clameurs de joie au Pakistan. Mais il faut compter aussi avec ce qui, au coeur de nos sociétés, grouille, grimace et rend grâce à la fureur.

Hadi Matar a jailli sur la scène d’une conférence littéraire organisée dans le paisible comté de Chautauka, dans l’Etat de New-York. La vénération pour les mots qui tuent et leur paraphe de sang étend son royaume depuis plus de deux décennies dans le ventre mou de l’Occident. En réaction, cette civilisation qui se proclame celle de la liberté -elle l’est, effectivement, avec le seul mode d’existence vivable- n’a produit que des mots faibles, des réactions hagardes, errantes, erratiques. Sur le temps court, on peut les comparer au niveau de sécurité relâché autour de Salman Rushdie. Sur le temps long, il faut rappeler leur inefficacité historique. Il n’y eut ainsi, voici plus de trente ans, aucune réaction véritable occidentale à la guerre entre les mots de la mort et ceux de la vie en Algérie, ensanglantée par le djihad entre 1990 et 2000. Salman Rushdie, que j’eus l’honneur d’interviewer en février 2006? ne me cita pas ce pays par hasard lors de notre entretien : « La révolte des musulmans s’est déjà produite. En Algérie. » A l’époque, l’écrivain espérait ardemment un grand sursaut tout en étant tragiquement conscient de la solitude des êtres libres, où qu’ils vivent.  « Le monde ne m’a pas entendu » disait-il.

D’année en année, pourtant, l’horreur succédait à l’horreur. Toujours, les mots de la vie se retrouvaient sous le couteau, le sabre, dans le viseur de la mitraillette, sur le bord de la fosse commune. En Algérie, enfer annonciateur, le grand massacre commença par la liquidation des journalistes, des artistes, des professeurs, des instituteurs. Souvenons-nous de ce cri prémonitoire, défi et SOS du journaliste et poète Tahar Djaout, assassiné le 26 mai 1993 à Alger : « Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors dis et meurs. »

L’effrayant épisode algérien sembla se clôturer au début des années 2000. Douze ans plus tard, la France des mots vivants était frappée à son tour. Les enfants et le professeur juifs de l’école Ozar Ha Torah à Toulouse en 2012, tués à bout portant par Mohamed Merah, comme les militaires de Montauban qui avaient le tort de croire aux mots de la Marseillaise. Les journalistes de Charlie Hebdo en janvier 2015.  En novembre 2015, la jeunesse du Bataclan et des terrasses parisiennes, coupable de partager la musique et les mots d’un bonheur sacrilège. En octobre 2020, égorgement du professeur Samuel Paty. Un humble passeur de mots. On en oublie, forcément, dans cette litanie de douleurs. Mila, la jeune fille qui, elle aussi, revendiquait le droit de dire : elle survit comme une ombre. Son avocat, qui est aussi un formidable écrivain, un maître des mots, Richard Malka, est sous protection policière. De l’autre côté de la Manche, voici maintenant menacée J.K Rowling. La créatrice d’Harry Potter a, dès l’annonce de l’agression contre Rushdie, fait part de son soutien à la victime.

A chaque heure qui tourne, à chaque aube qui semble se lever radieuse, on oublie que des centaines, des milliers de gens sont en danger. Que des millions de pages sont vouées à  être brûlées, comme les nazis, pendant la nuit de Cristal, brûlèrent les livres des auteurs juifs avant de brûler les juifs. La liste des cibles de l’islamo-nazisme est interminable. Car ses bourreaux, ses miliciens, ses actionnaires, ses fonctionnaires, ses réseaux, ses influenceurs, et enfin ses puissances étatiques poursuivent un objectif précis : la liste ne sera jamais close. Rien ne sera jamais clos, pas plus la fatwa contre Rushdie que l’extension du domaine de la mort, favorisée, en prime, par l’extension du domaine de la collaboration.

Bien sûr, dans l’instant qui suit un attentat, les condamnations qui fusent dans nos douces sociétés, notamment en France, semblent unanimes. L’extrême gauche, qui, depuis tant d’années, a les yeux de Chimène pour les associations musulmanes liées au salafisme, se tait un instant. L’heure est à la déploration. Mais, aussi, insidieusement – parce que l’islamo-gauchisme ne veut pas perdre son sud – à la relativisation des menaces. L’obscurantisme serait également réparti entre toutes les religions et il ne faudrait pas en pointer une, aux dérives plus assassines qu’une autre. Pourtant, qui tue qui ? Qui condamne qui ? Qui orchestra le grand concert du chaos, des rues de Karachi et de Téhéran à celles de Birmingham en 1989, année de la fatwa, jusqu’en 2022, au fil de ces milliers de jours égrenés en gouttes de sang ?

La mort, cependant, n’aura pas d’empire si, tels Salman Rushdie, avec nos humbles moyens, où que nous soyons, quoique nous fassions, nous continuons à écrire le mot Résistance.