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Anouar Rahmani ‘‘J’ai vu Salman Rushdie se faire poignarder’’



Le 8 août dernier, le rom ancien algérien Anouar Rahmani devait prendre part au débat sur la liberté d’expression, aux côtés de Salman Rushdie et d’autres artistes persécutés, à Chautauqua, dans l’État de New York. Il était dans la salle quand l’auteur des ‘‘Versets sataniques’’ s’est fait poignarder. Dans cet entretien réalisé à chaud, au lendemain de l’attaque, il se confie en exclusivité pour Écran de Veille, sur cette douloureuse épreuve.

Propos recueillis par Atmane Tazaghart

– Vous étiez dans la salle quand Salman Rushdie a été agressé. Vous étiez même invité à participer aux débats ?

– Je réside aux États-Unis dans le cadre d’un programme de bourses destinées à la protection des artistes persécutés. En juillet dernier, la City of Asylum, fondée en 2004 par Henry Reese et son épouse Diane Samuels, qui se définit comme un ‘‘sanctuaire pour les créateurs littéraires en danger’’, m’a invité à prendre part à ses rencontres annuelles, aux côtés de Salman Rushdie et d’autres artistes de différentes nationalités.

Cela m’a beaucoup touché, car l’auteur des ‘‘Versets sataniques’’ représente un symbole pour tout écrivain persécuté et davantage encore pour moi : comme lui, j’ai été visé par une fatwa. Je dis cela en toute humilité, car la persécution que Salman Rushdie a connue est sans pareil et ne peut être comparée à ma ‘‘petite’’ affaire. Pour moi, Salman Rushdie est un modèle de courage et de résistance face à l’intolérance. Je me faisais donc une joie de pouvoir le rencontrer et d’échanger avec lui. Je ressentais une excitation toute particulière…

Deux thématiques étaient prévues. La première devait porter sur la liberté artistique en général. La seconde avait pour intitulé : les états-Unis comme un sanctuaire pour les artistes menacés. En ouverture des débats, Salman Rushdie devait être reçu et interviewé par Henry Reese, avant qu’un deuxième panel se joigne au débat. Je devais en faire partie, aux côtés de trois autres artistes persécutés venant de différents pays.

Comment l’agresseur a-t-il pu s’introduire dans la salle et atteindre aussi facilement Salman Rushdie ? 

– En arrivant dans la salle, j’ai remarqué qu’il n’y avait pas de mesures de sécurité renforcées. Quand j’ai posé la question, on m’a répondu que c’était la décision de Salman Rushdie lui-même, qui souhaitait être traité au même titre que tous les écrivains participants. À l’entrée, pas de portique de détection de métaux ni la moindre fouille. Je me souviens qu’un policier était présent avec un chien. Cependant, l’ambiance était si détendue et sereine que certaines personnes du public jouaient avec le chien !

Il faut dire que l’endroit où se tenait le débat est particulier : c’est une résidence fermée à laquelle on ne peut accéder qu’avec un badge. Et les rencontres auxquelles nous devions prendre part étaient strictement encadrées. Pour y assister, il fallait au préalable s’inscrire et acheter un pass sur le site du Chautauqua Institute. Le nombre de place étant limité, l’agresseur de Salman Rushdie a, sans nul doute, prémédité son attaque longtemps à l’avance.

Racontez-nous ce que vous avez vu durant l’agression ?  

– À peine Salman Rushdie s’est-il installé à la tribune, aux côtés d’Henry Reese, que l’agresseur est arrivé en courant et s’est précipité sur lui. Le débat n’ayant pas encore débuté, j’étais occupé sur mon téléphone portable. Le brouhaha qui a suivi a attiré mon attention. En levant la tête, j’ai vu l’agresseur porter des coups à Salman Rushdie. Au début, j’ai cru qu’il le frappait à mains nues. L’arme qu’il a utilisée pour poignarder Salman Rushdie n’était pas visible de l’endroit où j’étais.

Ce fut le chaos dans la salle. Le public criait et courait dans tous les sens. Sans même réfléchir, je me suis précipité vers la tribune, tout en filmant ce qui se passait avec mon portable. J’ai publié, par la suite, cette vidéo sur mon Instagram et de nombreux médias l’ont diffusée.

Arrivé à proximité de la scène, j’ai vu l’agresseur – un jeune homme très élancé, habillé de noir – à terre et Henry Reese s’agrippait à ses aux pieds, pour le tirer loin de Salman Rushdie. Pour s’en défaire, l’agresseur s’est retourné et a porté à Reese plusieurs coups, le blessant notamment à l’œil. Puis, des personnes du public se sont précipitées vers la tribune et ont réussi à immobiliser l’assaillant.

Qu’avez vous ressenti après cette douloureuse épreuve ?

– Un énorme choc ! Cela a ravivé en moi le traumatisme des longues années de persécution que j’ai vécues en Algérie. Je suis de tout cœur avec Salman Rushdie, j’espère qu’il se rétablira rapidement. Nous devons tous condamner ce crime, que l’on soit d’accord ou pas avec ses idées et ses écrits. La liberté d’expression doit être totale et sacrée. Elle vaut pour Salman Rushdie comme pour ceux qui le critiquent. À condition, bien sûr, que la critique s’exerce dans le respect et la tolérance, sans jamais recourir à la violence.

Bio Express

Écrivain et militant algérien des droits de l’Homme et de la cause LGBT, persécuté dans son pays d’origine, Anouar Rahmani a été visé par une fatwa émanant d’un prédicateur salafiste local. Il a aussi fait l’objet d’une multitude de tracas judiciaires de la part des autorités algériennes. Il a fini par prendre le chemin de l’exil, pour s’installer aux États-Unis.

 Anouar Rahmani est notamment l’auteur de trois romans en arabe censurés dans son pays d’origine : ‘‘La ville des ombres blanches’’ (publié sur le blog de l’auteur en 2016), ‘‘Le délire de Jibril’’ (Fasla éditions, Le Caire, 2017) et ‘‘Ce qu’Allah nous cache’’ (Atlas éditions, Le Caire, 2018).