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Salman Rushdie : ‘‘les musulmans finiront par se révolter contre le fanatisme qui dévore leur monde’’



Dans cet entretien réalisé par notre collaboratrice Martine Gozlan en février 2006, pour l’hebdomadaire Marianne, au moment de la sortie de son huitième roman ‘‘Shalimar le Clown’’, l’auteur des ‘‘Versets sataniques’’ parle d’espoir, de création et de résistance. Vertigineux.

Propos recueillis par Martine Gozlan

– Alors que le fanatisme prolifère, vous décrivez dans votre dernier roman, ‘‘Shalimar le Clown’’ (Editions Plon), le paradis perdu du Cachemire, aujourd’hui dévoré par la violence. L’islamisme peut-il vaincre, là-bas et partout ?

– Salman Rushdie : Le Cachemire est un symbole. En Inde, ses habitants étaient célèbres pour leur pacifisme. Mon grand-père, qui y est né, était l’homme le plus tolérant que j’ai connu et le roman lui est dédié. Or ce lieu fabuleux est devenu l’un des plus violents de la terre. Les soi-disant leaders de l’islam contemporain ont réussi à détruire un islam pur, ouvert, chamarré, où coexistaient des gens de toutes origines. Mais c’est en évoquant inlassablement ces mondes dissous qu’on peut lutter contre le fanatisme. Pour quelqu’un qui a grandi dans le monde musulman, c’est très important de comprendre qu’il y a eu un autre islam. Il faut en ressusciter d’abord la nostalgie, ensuite la vitalité. Je suis athée mais cette mémoire vit en moi. Pour la première fois de mon existence, j’ai pleuré en écrivant certaines pages de ce livre parce que j’écrivais sur la mort d’un monde. Je suis persuadé que le tableau de ces destructions finira à long terme par susciter la révolte des musulmans. Elle s’est déjà produite, du reste. En Algérie. Le sursaut ne peut venir que de l’intérieur de l’islam. On croyait l’Union Soviétique indestructible, pourtant elle est tombée en poussière !

– Peut-il se créer chez les intellectuels un vrai mouvement de la libre-pensée en islam ? On pense à Irshad Manji, Canadienne d’origine pakistanaise, ou à Ayaan Hirsi Ali, cette députée néerlandaise d’origine somalienne menacée de mort comme vous l’avez été. Les insoumises et les insoumis peuvent-ils unir leur énergie ?

– Salman Rushdie : Le lobby n’est pas mon problème. Ma fonction à moi reste celle de l’écrivain. Déjà, qu’on laisse les écrivains écrire ! Si le chapitre de la persécution est clos pour moi, il ne l’est pas pour des centaines d’autres artistes dans le monde islamique.  Quand tout cela m’est arrivé, j’ai dit sans arrêt que je ne constituais pas un cas isolé. Le monde ne m’a pas entendu. Aujourd’hui, l’opinion a conscience que partout, surgissent de nouvelles affaires Rushdie. En parler, aider ceux qu’on traque, c’est un combat contre le fanatisme. Les personnages fictifs que les écrivains mettent en scène peuvent aider à démonter les scénarios de la folie réelle. Avec Shalimar, j’essaie de descendre au plus profond d’un personnage de fanatique. C’est très compliqué, un kamikaze. Au Cachemire, les gens qui rejoignent leurs rangs sont des faibles. Pourquoi basculent-ils ? Qui tire les ficelles de leur destin ? Mon héros est le produit mixte d’une histoire personnelle et de la greffe d’une manipulation extérieure. Montrer tout cela, c’est agir. Avec l’islamisme, nous ne sommes pas dans l’univers du bien et du mal, mais dans une cosmogonie d’une ambiguïté totale. Mon seul lobbying consiste à toucher les gens au fond d’eux-mêmes. Tous, nous avons besoin de penser que la beauté reviendra. Et elle reviendra.

– Où pouvez-vous vous déplacer librement, sentir à nouveau cette beauté du monde ?

– Salman Rushdie : Je suis retourné trois fois en Inde, ce qui était très important. J’ai renoué avec la vie normale d’un écrivain. Je suis sorti de ma propre tragédie lesté non de tristesse mais d’exaltation.

– Où voyez-vous des lieux d’espoir, des capitales qui pourraient devenir celles de l’insoumission en islam ?

– Salman Rushdie : Uniquement dans la diaspora, pas dans le monde islamique. Partout où l’islam ne se confond pas avec l’Etat. Aux Etats-Unis, la communauté musulmane est très moderne. On lit mes livres, on m’invite à débattre. Bien sûr, j’ai rencontré Irshad Manji et Ayaan Hirsi Ali. J’ai toujours pensé que la réforme de l’islam commencerait avec les femmes. L’islam a un problème avec la modernité et la modernité passe par les femmes.