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Virginia Mayo/AP/SIPA

 

De quoi la polémique sur les salles de prière clandestines à l’Université Libre de Bruxelles est-elle le nom ?

1 septembre 2023 Expertises   5391  

Nadia Geerts
Nadia Geerts

Depuis plusieurs années – certains témoins parlent de plus de 15 ans – des étudiants musulmans prient chaque jour dans une partie de la bibliothèque de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). Une pratique qui s’est tellement banalisée qu’ils y ont même entreposé quelques caisses de matériel : tapis de prière, voiles, textes d’invocations plastifiés à réciter. Et la statue qui décore la pièce est en permanence recouverte d’un drap. Mais depuis que les faits ont été révélés dans la presse grâce au témoignage anonyme d’un membre du personnel, cette question revient très souvent : « Et alors, où est le problème ? ». La mort dans l’âme, effarée qu’on puisse même la poser, je vais donc tenter d’y répondre.

Oubliez un instant qu’il s’agit de prières, de religion et d’islam. Imaginez… que des joueurs de ping-pong décident de se rassembler chaque jour pour faire une partie. Que pendant quelques semaines, ils fassent l’expérience fastidieuse de transporter une table de ping-pong sur le campus, matin et soir. Que lassés, ils finissent par demander aux autorités académiques s’ils ne peuvent pas laisser leur table dans un couloir en permanence, soigneusement pliée et rangée le long du mur. Qu’ils se heurtent à un refus et qu’ils décident malgré tout de passer outre, laissant désormais en permanence dans ce couloir leur table pliée, ainsi qu’une boîte contenant des balles, des palettes, un filet de rechange, quelques t-shirts sportifs…

On peut bien sûr varier le scénario à l’infini : imaginez des adeptes de cinéma entreposer leur projecteur et leurs bobines de film ; des membres d’un club d’œnologie stocker quelques bouteilles de vin, des gobelets et des crachoirs ; des amateurs de peinture à l’huile déposer leurs tabliers, palettes, pinceaux, toiles et pots de peinture ; ou encore des férus de BDSM mettre leurs fouets et ustensiles divers, toujours dans un couloir de l’université !

Soyons sérieux : quelqu’un oserait-il prétendre, dans ce cas, que ça ne devrait gêner personne, puisqu’après tout ces pratiques sont parfaitement légales ? La réaction unanime ne serait-elle pas de rappeler qu’il existe des salles dédiées au sport, d’autres au cinéma et autres activités et même des endroits adaptés à la pratique de jeux sexuels ? Concernant ce dernier cas, il y a même un précédent : en 2021, une activité au cours de laquelle des étudiants mimaient nus des jeux sexuels a suscité une réaction immédiate des autorités académiques, qui ont aussitôt suspendu les activités de ce cercle étudiant !

Mais curieusement, dès lors que l’on parle de religion en général et d’islam en particulier, les choses changent : soudain, s’émouvoir que des étudiants prient dans un couloir, c’est être intolérant, laïcard, islamophobe, d’extrême droite et j’en passe.

Pourquoi une telle différence de traitement ? Il est évident que la liberté de culte est garantie par la loi et même par la Constitution. Mais cela signifie-t-il que les fidèles d’une religion ont le droit de pratiquer leur culte n’importe où ? Évidemment non. Il existe aussi des endroits dédiés au culte et, comme la langue française regorge d’expressions, on les appelle même ‘‘lieux de culte’’ !

Or, par le passé, les autorités académiques ont refusé d’autoriser un ‘‘lieu de culte’’, c’est-à-dire une salle de prière, au sein de l’ULB. Je répète lentement : elles ont dit ‘‘non’’. Et qu’ont fait les étudiants demandeurs ? Ils sont passés outre et ont installé quand même leur lieu de culte ! Cela porte un nom et même plusieurs : ‘‘désobéissance’’, ‘‘infraction à la règle’’, chose qui mérite normalement un rappel à l’ordre et, en cas de récidive, des sanctions.

Sans compter que des caisses qui traînent en permanence dans un couloir, ça a forcément dû éveiller la curiosité de la sécurité, par les temps qui courent. Et qu’il semble pour le moins curieux que personne n’ait jamais simplement saisi ce matériel ‘‘abandonné’’ : ça traîne ? On ne sait pas à qui ça appartient ? Alors poubelle !

Mais manifestement, cette logique-là ne prévaut pas, au contraire : la question qui demeure dans bien des esprits, c’est « Et alors ? ». Faut-il en conclure que dans ces esprits, la religion (islamique) bénéficie désormais d’une sorte de sauf-conduit qui fait que la règle ne vaut pas pour elle, que la simple évocation d’une ‘‘obligation religieuse’’ doit ouvrir la porte à toutes les dérogations, parce que le contraire serait irrespectueux, intolérant et phobique ?

À rebours de cette tendance lourde, j’ose prétendre qu’il y a des éléments tout à fait objectifs qui font que, loin d’être plus ‘‘tolérants’’ à la pratique religieuse en général et ces prières-là en particulier, qu’à la pratique sportive ou toute autre activité sociale, il serait parfaitement légitime de l’être moins.

Tout d’abord, l’ULB n’est pas n’importe quelle université. Héritière d’une tradition anticléricale, elle prétend promouvoir le libre examen, autrement dit le refus du dogme, l’exercice de la rationalité et le refus de tout argument d’autorité. Or, prier cinq fois par jour, à heures fixes, qu’est-ce, sinon obéir à un dogme religieux ? L’université ne peut évidemment pas l’interdire, mais elle peut en revanche parfaitement rappeler aux étudiants qu’il existe des endroits dédiés à cette pratique, ces fameux ‘‘lieux de culte’’, lesquels ne sont évidemment pas les bâtiments d’une université libre-exaministe !

Ensuite, cette pratique religieuse comporte certains aspects qui devraient faire bondir toute personne attachée au progrès, à la liberté, l’égalité et la raison. Outre que les hommes et les femmes ne prient pas ensemble, parmi les invocations plastifiées à emprunter figure celle-ci : « Il n’y a pas de divinité en dehors d’Allah, en Lui rendant un culte pur en dépit des mécréants ». On a donc affaire à un double séparatisme, sexuel et sur base des convictions, le second étant même teinté d’une hostilité claire envers les mécréants, accusés de vouloir empêcher la pratique du ‘‘culte pur’’.

À l’évidence, ce n’est pas l’ULB, ni les laïcs, les libre-exaministes ou les mécréants qui rejettent les Musulmans, mais certains d’entre eux qui développent, au sein même des universités, des pratiques bigotes relevant d’une idéologie excluante, où les mécréants sont l’objet de rejet, de suspicion et de mépris. Le vrai problème, dès lors, est que ces étudiants se sentent davantage ‘‘chez eux’’ que tous ceux qui se réclament de l’héritage historique de l’ULB, qui rejettent le dogme, pratiquent le doute rationnel et la libre critique de toutes les idées.

Depuis que l’existence de ce lieu de prière a été rendue publique, nombre d’entre eux témoignent de leur malaise, de leur indignation, de leur soulagement aussi que quelqu’un ait enfin osé rompre le silence. Ce qui démontre non seulement que que nombreux sont ceux que cela dérange, mais aussi qu’ils savaient, pour la plupart, mais se sont tus.

Et c’est peut-être le plus grave dans cette affaire.

L’ULB assure à présent qu’elle va agir pour contenir ce phénomène qui aurait pris de l’ampleur tout récemment et préciser aux étudiants dès la rentrée académique que les lieux de prières ne sont pas autorisés sur les campus.

Quant aux étudiants, la révolte gronde, puisque pas moins de seize organisations estudiantines ont co signé un communiqué ‘‘en soutien aux étudiant.es stigmatisé.es’’ intitulé « On mérite mieux qu’une polémique islamophobe ! ». On y chercherait en vain une quelconque argumentation en faveur du droit de prier dans les couloirs sans autorisation, mais on y apprend qu’il importe de protéger les étudiants d’« une attaque réactionnaire » qui les « stigmatise » et les « diabolise » sur la base de leur confession.