‘‘Muganga – Celui Qui Soigne’’ retrace le combat du futur prix Nobel de la paix, le docteur Mukwege. Au cœur de l’Afrique centrale, Denis Mukwege milite et soigne au péril de sa vie des milliers de femmes victimes de violences et mutilations sexuelles. Sa rencontre avec Guy-Bernard Cadière, un chirurgien belge de renom, va redonner un souffle nouveau à son engagement. Ensemble, ils vont opérer, à quatre mains, pour que ces femmes recouvrent dignité et espoir.
Produit par Petites Poupées Production, écrit et réalisé par Marie-Hélène Roux, avec au casting Isaach de Bankolé, Vincent Macaigne, Manon Bresch, Déborah Lukumuena et Babetida Sadjo, ‘‘Muganga – Celui Qui Soigne’’ est drame biographique est redoutablement efficace. La réalisatrice connaît parfaitement le Congo. Chaque plan de chaque visage en témoigne. Il lui a fallu dix années pour venir à bout de ce projet. L’œuvre est vitale à l’heure de la montée de la pensée masculiniste et des virilités exprimées, entre autres, par des responsables politiques internationaux comme Donald Trump, Javier Milei ou encore Vladimir Poutine…
Avec ce film, l’imaginaire de l’homme fort est remisé. Marie-Hélène Roux pose un regard complexe sur ces guerres qui utilisent le corps des femmes comme ultime arme. Une arme silencieuse qui existe depuis des millénaires mais qui broie sans faire de bruit. « Muganga – Celui Qui Soigne » – rompt le silence et oblige à la prise de conscience.
Les images ne nous épargnent rien. Les viols se pratiquent sous nos yeux. Ces soldats de l’horreur dégainent bâtons, couteaux, fusils et autres bouteilles pour détruire le vagin de leurs victimes. À ce carnage inouï, le médecin Mukwege répond : « Cette violence n’est pas votre réalité ! ». Il insiste pour que ces femmes meurtries ne se définissent pas comme des victimes. Il sait que les 1 100 femmes violées chaque jour au Congo sont sommées de demander pardon à leur village ou d’épouser leur violeur. Il sait que se battre contre les soldats, c’est se battre également contre les mentalités pour faire admettre l’outrage et le crime. Fillettes, femmes adultes ou du troisième âge sont accusées, par leur entourage, d’avoir perdu leur virginité, d’avoir provoqué. Elles perdent alors familles, études, avenir. Il ne leur reste que l’hôpital de Monsieur Mukwege devenu un refuge salutaire : « Je les répare mais elles me réparent aussi ».
Si les soldats mutilent l’appareil génital féminin, ils évitent de tuer leurs proies. « Une morte ne parle pas », vivantes elles témoignent et préviennent qu’il vaut mieux avoir peur que de se rebeller. Dans l’esprit des bourreaux, il faut créer un sentiment de terreur pour obliger les populations à quitter des terres riches et convoitées.
Cette stratégie ignoble permet néanmoins à ces paroles douloureuses d’arriver jusqu’à nous, médias, populations internationales, associations, États… Prévenue, la communauté internationale ne peut plus être complice par son silence ou se dédouaner par des remises de médailles : « Les prix et les décorations, ça change quoi ? », s’interroge le personnage principal. Car, son action et cette médecine de guerre ont été récompensées, mais les exactions continuent.
Voir « Muganga – Celui Qui Soigne », c’est croiser celle qui perd la tête car ces violeurs ont obligé deux fils à violer leur mère ; celle qui, enceinte, refuse l’enfant à naître ; celle qui se croit coupable ; celle qui, reconstruite, risque de se faire violer à nouveau… Mais, c’est surtout s’intéresser à d’autres parties du globe loin des conflits plus médiatisés. L’ère post-révélation #metoo a grand besoin d’œuvres intelligentes, comme celle-ci, sur la douloureuse question du viol.
‘‘Muganga – Celui Qui Soigne’’
– De Marie-Hélène Roux (France, 1h45).
– Scénario : Scénaristes : Marie-Hélène Roux, Jean-René Lemoine
– Avec : Isaach de Bankolé, Vincent Macaigne, Manon Bresch, Déborah Lukumuena et Babetida Sadjo
– Sortie en salles : 24 septembre 2025.
Encadré
Le viol au cinéma
En 1985, Steven Spielberg tourne ‘‘La couleur pourpre’’ avec Danny Glover, Whoopi Goldberg et Oprah Winfrey, inspiré du roman épistolaire éponyme d’Alice Walker, lauréat du prix Pulitzer en 1983. L’histoire d’une jeune fille, en 1900, abusée par son père. Le réalisateur de E.T a su filmer la condition de la femme noire, lui donner une parole, une vérité sur un sujet hautement difficile, trop peu traité au cinéma, à l’époque, dans les années 80.
En 1988, sort « Les Accusés », thriller signé Jonathan Kaplan est inspiré du drame vécu par Cheryl Araujo, une américaine violée par 4 hommes en 1983 dans un bar de New Bedford, dans le Massachusetts. Ce film-procès dénonce les failles du système judiciaire américain, met à l’index le violeur, mais aussi et surtout ceux qui ont assisté à l’agression sans intervenir. Une œuvre qui a marqué durablement les esprits, contribuant à l’évolution des mentalités et à la sensibilisation de l’opinion sur l’atrocité de ce crime te les clichés qui laissent imaginer que la femme aguiche ou provoque son violeur. Ce qui fait de la victime une suspecte. Jodie Foster a remporté l’Oscar de la meilleure actrice en 1989, pour sa performance dans ce film.
Tout comme dans ces deux films précurseurs, la femme filmée par Marie-Hélène Roux est forte mais vulnérable, broyée par un système installé dans de mauvais réflexes. Parce que « violées » n’est pas une identité, certaines résistent et ne sont pas brisées : « Je suis toujours une femme grâce à Papa », le surnom affectueux que ces Congolaises ont donné à celui qui reconstruit, après la destruction du corps, de l’esprit, d’un pays. Le docteur Mukwege exerce toujours au Congo. Il persiste, malgré toutes les menaces et les risques, à répondre à la haine par l’amour.
Interview
Marie-Hélène Roux (réalisatrice) : ‘‘Les tragédies africaines suscitent trop peu d’engagement’’
La réalisatrice explique les motivations qui l’ont guidée durant l’élaboration de cette œuvre et sa fatigue de voir les souffrances de l’Afrique délaissée par les médias internationaux ;
– Combien de temps vous a pris la réalisation de ce film ?
– Presque 10 ans ! Avant même que le docteur Mukwege ne reçoive le prix Nobel de la paix. Je suis née au Gabon, j’ai grandi dans plusieurs pays d’Afrique, d’où mon attachement profond pour ce continent. Lorsque j’ai pris conscience de ce qui se passe en RDC, la tragédie qui se joue sur le corps des femmes, leur force inouïe à se relever et, en parallèle, l’extraordinaire engagement des Docteurs Mukwege Cadière, je me suis dit qu’il fallait faire un film. Que je pouvais, avec mes outils, révéler ces deux facettes de notre humanité. Compte tenu de la richesse et la complexité des personnages, mais aussi de la situation, je me suis rendue à Panzi, dans l’hôpital du docteur Mukwege, avec l’équipe du Dr. Cadière, afin de me confronter au réel, d’y puiser une vérité. Puis, il a fallu s’en échapper. Avec Jean-René Lemoine, mon co-scénariste, nous avons passé beaucoup de temps sur le scénario afin de trouver l’angle juste, car nous ne voulions pas faire un biopic. Ensuite, ce fut un long parcours, surtout pour ma productrice, Cynthia Pinet, afin de trouver les partenaires. Il nous aura fallu 10 ans, parce que, de la même manière que la parole du Docteur Mukwege dérange, que la situation en RDC est passée sous silence depuis plus de 30 ans, un film tel que celui que nous portons, a été un enchainement d’obstacles et de désillusions. Parce qu’on veut bien parler du prix Nobel mais pas des femmes violées. Parce que les intérêts et enjeux économiques sont colossaux. Parce que les films dits ‘‘africains’’ sont, soi-disant, « difficiles à sortir ». Parce que … il y a tant d’excuses pour rester indifférent. Mais, je veux croire que le public est aussi en quête de films qui ont du sens, d’un cinéma engagé et porteur d’espoir. Qu’il est sensible à des exemples d’hommes et de femmes qui changent des vies et nous montrent l’exemple. C’est la raison pour laquelle nous n’avons pas lâché.
– Les médias se fixent sur les mêmes guerres : Ukraine ou Gaza. Celles vécues sur le territoire africain, notamment au Congo – avec comme arme première, les violences sexuelles atroces -, sont-elles, selon vous, trop peu traitées ?
– Trop peu… Vous voulez plutôt dire : jamais. Face à une situation qui perdure depuis trois décennies, la guerre en RDC est maintenue sous silence. Quand on pense que le docteur Mukwege est l’homme le plus récompensé au monde, on est en droit de se poser cette question : pourquoi n’y a-t-il pas plus de lumière sur ce qui se passe à l’est du Congo ? Oui, il y a une indignation à géométrie variable. Tout combat contre l’injustice, pour le respect des droits de la femme, de l’intégrité de son corps, mérite d’être mené – partout dans le monde. La vérité, c’est que le sol congolais est l’un des plus riches de la planète tout en abritant l’une des populations les plus pauvres. Et ce chaos perdure parce qu’il sert des intérêts puissants. Le docteur Mukwege, comme l’ONU dans ses rapports, est clair : la vérité est sous nos yeux, encore faut-il vouloir la voir. L’Afrique, hélas, suscite peu d’engagement – sauf lorsqu’il s’agit d’intérêts économiques. Bien sûr, la situation est complexe, mais le Dr. Mukwege fait partie de ceux qui offrent des solutions. Pour cela, il faut stopper la corruption – une corruption qui, malheureusement, n’a pas de nationalité. Mais, nous avons des lois et institutions censées garantir les droits humains. Nous avons le devoir de dire non à l’indifférence. L’indignation sert à quelque chose : elle permet de dire « Ce que vous faites n’est pas acceptable ». Elle permet que la honte change de camp. Nous avons le pouvoir de dire « Non » et de faire entendre nos voix. En réalisant ce film, nous avons tenté, à notre échelle, de faire cela. J’ose croire que grâce à ‘‘Muganga’’, les médias s’intéresseront davantage à la situation en RDC et mettront en lumière celles et ceux qui changent le monde. Le docteur Mukwege nous a dit, à ma productrice et moi : « J’ai reçu tous les prix… Je crois que ce film peut faire changer les choses ». Il a conscience du pouvoir de la fiction.
– Le film est dur, cash et direct. Vous avez choisi de ne rien cacher des horreurs perpétrées par les milices, des viols subis, des meurtres arbitraires. Votre film est donc la preuve qu elle cinéma féminin n’a rien à envier au masculin en matière de force et l’engagement ?
– L’humanité, le bien ou le mal n’ont ni sexe, ni genre, ni religion, ni nationalité. Avec ‘‘Muganga’’, nous voulions affronter la réalité du calvaire que vivent les femmes au Sud-Kivu, mais regarder aussi leur force de vie, leur pouvoir à se relever, à se réinventer. Comme le dit le docteur Mukwege : « Je les relève, mais ensuite, grâce à elles, je tiens debout ». Ce sont des violences perpétrées par des hommes sur des femmes, et ce sont deux hommes, que tout semble opposer, qui s’unissent pour réparer ce que d’autres ont voulu détruire. En tant que cinéaste, il était crucial pour moi d’être honnête dans mon langage. Si l’on veut parler de guérison, alors il faut aussi parler de la maladie. Et dans le cas de ces femmes, elles ne sont pas des patientes, mais des victimes devenues survivantes. La violence du film – qui n’est pas gratuite, j’insiste sur ce point, car telle était mon intention – permet au spectateur de ressentir au plus près des êtres leur réalité et leur douleur, pour qu’il participe, lui aussi, à leur reconstruction, à leur renaissance. J’ai voulu qu’émotionnellement, sensoriellement – grâce au travail de l’image, du son, du jeu extraordinaire des actrices et acteurs – on ressente leur vérité, dans toute sa cruauté mais aussi dans sa force inébranlable. Il faut pouvoir nommer les choses, regarder la vérité en face pour pouvoir commencer à se soigner, à guérir. Et oui, il y a de la dureté mais aussi des respirations, des moments plus ‘‘légers’’ : la joie, les sourires, les chants, les danses, l’entraide, qui amènent l’espoir vibrant à Panzi. Car, c’est dans les histoires les plus sombres que les élans d’humanité brillent le plus. Un lieu tel que celui que le docteur Denis Mukwege a créé rend possible la résilience, la réparation et l’espoir d’un avenir meilleur. Il était important pour moi que toutes ces forces transparaissent…
Interview
Isaach de Bankolé (acteur) : ‘‘Être insensible à la souffrance de l’autre, c’est accepter la déshumanisation’’
L’acteur a réalisé une performance impressionnante et a réussi l’exploit de rentrer dans la peau du personnage du Dr Mukwege grâce, notamment, à son expérience familiale à Abidjan…
– Comment avez-vous travaillé votre personnage ? Avez-vous rencontré le docteur Mukwege ?
– Lorsque Marie-Hélène Roux, la réalisatrice, m’a proposé le rôle du Docteur Denis Mukwege, c’est bizarre, mais j’avais le sentiment qu’on me proposait mon premier grand rôle au cinéma. Avant d’aller à l’Université Paris7-Jussieu faire une maîtrise de maths, je voulais être médecin. Mais comme ma sœur aînée a choisi la médecine, je me suis dit qu’il ne pouvait pas y avoir deux médecins dans la famille. Elle est chef du service pédiatrique au CHU de Treichville à Abidjan. J’ai été la voir travailler. J’ai assisté à des opérations chirurgicales par laparoscopie dans un autre hôpital. Dada Stella qui fait le personnage de Madame Ilongé dans le film a également été mon coach pour parler le Swahili. Interpréter le rôle d’un médecin, prix Nobel de la paix, n’était pas sans appréhension. Marie-Hélène m’a envoyé tout ce que l’on pouvait trouver sur internet à propos du Docteur Mukwege – discours, interviews, films documentaires et livres. J’ai tout lu et regardé. J’ai même pensé, un moment, à prendre l’accent congolais, mais Marie-Hélène et moi avons convenu qu’une approche de l’intérieur, plus subtile, serait plus propice pour rendre justice à un personnage ‘‘larger than life” (plus grand que nature) qu’est le Docteur Denis Mukwege. Dès lors, c’était important pour moi de le rencontrer avant de commencer le tournage. Je voulais en savoir davantage sur ce qui n’était pas du domaine public, c’est-à-dire la vie familiale et privée de l’homme. Il était à New York pour un très court séjour et a accepté de me rencontrer. C’était le 20 juin 2023. Nous avons déjeuné en tête-à-tête. Je lui ai posé quelques questions et l’ai écouté parler pendant presque deux heures. Quelques jours plus tard, je partais pour le tournage au Gabon avec sa bénédiction.
– Après avoir brillé sous la direction de Claire Denis, Josiane Balasko, Martin Campbell, Jim Jarmusch, Lars von Trier, en tant qu’acteur franco-ivoirien, pensez-vous que les rôles politiques comme celui que vous incarnez ici soient une bonne occasion d’attirer l’attention d’une jeunesse peu au fait de ces guerres qui abîment le continent africain ?
– Politique vient du mot grec ‘‘polis” qui veut dire ‘‘Cité’’’. Tout ce qui impacte le peuple est politique. Jeunes, enfants, adultes, vieux, tous sont concernés. Il n’y a pas que les guerres qui abîment le Continent. Il y a aussi l’accroissement des inégalités, la mauvaise gestion des deniers publics, les injustices. Le continent regorge de ressources naturelles, mais plus de la moitié des pauvres de la planète vivent en Afrique subsaharienne. Être insensible à la souffrance de l’autre, c’est accepter la déshumanisation d’une partie de nous-même. Chaque œuvre qui nous aide à en prendre conscience et y remédier mérite notre attention.





