Festival de Cannes 2026

‘‘Autofiction’’ de Pedro Almodóvar : La Palme, now !

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Il existe des cinéastes qui viennent à Cannes chercher une consécration. Et puis il y a Pedro Almodóvar. Cette année, le maître espagnol débarque sur la Croisette comme un homme qui n’a plus rien à prouver, mais à qui le Festival semble devoir quelque chose. Avec ‘‘Autofiction’’, il ne signe pas seulement un grand film de plus : il remet Cannes face à une vieille dette jamais vraiment réglée.

Dès la projection officielle, on a senti qu’il se passait quelque chose de rare dans les salles du Palais. Les applaudissements n’avaient rien du respect convenu réservé aux monuments vivants du cinéma. Il y avait dans l’accueil du film une forme d’abandon émotionnel collectif, presque de soulagement. Comme si la critique retrouvait enfin l’Almodóvar qu’elle aime passionnément : celui qui transforme les blessures intimes en tragédies flamboyantes.

‘‘Autofiction’’ est un film sur les défaites tardives, sur les maternités blessées, sur ces êtres qui vivent dans les ruines de leurs sentiments avec la résignation des survivants. Mais au fond, Almodóvar parle surtout du temps : ce temps cruel qui transforme l’amour en cicatrice, le désir en désillusion et la mémoire en prison intérieure.

Personne, aujourd’hui, dans le cinéma européen, ne sait mélanger le mélodrame et la profondeur existentielle avec une telle élégance. Chez Almodóvar, les couleurs ne décorent jamais l’image : elles pensent. Le rouge devient une douleur qui saigne en silence. Le bleu, une solitude. Et la caméra, fidèle à son génie, ne filme pas des personnages : elle fouille leurs fragilités.

Ce qui frappe surtout dans l’enthousiasme presque unanime suscité par ‘‘Autofiction’’, c’est qu’il ressemble à un aveu tardif de Cannes lui-même. Comme si le festival cherchait enfin à se faire pardonner son plus grand rendez-vous manqué avec Almodóvar : cette Palme d’or envolée en 1999, lorsque ‘‘Tout sur ma mère’’ avait bouleversé la Croisette sans décrocher la récompense suprême.

Avec le recul, cette décision reste l’une des plus contestées de l’histoire du festival. Car le temps a fait son œuvre : ‘‘Tout sur ma mère’’ n’était pas seulement un grand film, mais un chef-d’œuvre majeur qui allait redéfinir le cinéma humaniste européen à la fin du XXe siècle.

Raison pour laquelle l’accueil réservé aujourd’hui à ‘‘Autofiction’’ dépasse largement la simple admiration critique. On y sent quelque chose de plus profond : une volonté implicite de réparer une vieille injustice.

Almodóvar, lui, n’a plus besoin de prix depuis longtemps. Il appartient désormais à cette catégorie rarissime des cinéastes devenus plus grands que toutes les compétitions. Mais la Palme d’or reste autre chose : non pas un trophée, mais une inscription officielle à la mémoire sacrée du cinéma mondial.

Et quelle que soit la décision finale du jury, ‘‘Autofiction’’ a déjà remporté sa première victoire : celle d’avoir obligé Cannes à regarder son propre passé en face. Et d’avoir reposé, avec force, une vieille question jamais vraiment refermée : Comment Cannes a-t-il pu laisser filer, un jour, un bijou comme ‘‘Tout sur ma mère’’ ?

Sans doute parce que, parfois, les festivals sont comme les humains : ils ne reconnaissent la valeur de certains ‘‘trésors’’ qu’après les avoir laissés leur échapper !