À Cannes, certains films arrivent précédés d’un parfum de scandale, d’autres d’une nécessité intime. Gentle Monster, le nouveau long métrage de la réalisatrice autrichienne Marie Kreutzer, appartient à cette seconde catégorie. Derrière son titre inquiétant et presque ironique, le film explore les déflagrations invisibles provoquées par la découverte de crimes indicibles au cœur même de l’intimité familiale et artistique.
En 2022, Marie Kreutzer présentait à Cannes Corsage, variation contemporaine et mélancolique autour de l’impératrice Sissi, portée par l’interprétation magnétique de Vicky Krieps. Le film avait été salué pour son regard féministe et sa manière de déconstruire le mythe impérial. Mais peu après sa sortie, l’œuvre s’est trouvée brutalement rattrapée par la réalité. L’acteur Florian Teichtmeister, qui incarnait l’empereur François-Joseph, a comparu devant la justice autrichienne pour possession de 76 000 documents pédopornographiques impliquant des victimes âgées de 7 à 14 ans. Il a été condamné à deux ans de prison avec sursis. La production de Corsage avait alors dû affirmer publiquement qu’elle ignorait tout des agissements de l’acteur.
Cette onde de choc irrigue aujourd’hui Gentle Monster, œuvre crépusculaire et profondément troublante dans laquelle Marie Kreutzer semble interroger une question vertigineuse : que reste-t-il de l’amour, de la confiance et du regard artistique lorsque l’on découvre que l’être admiré mène une double vie monstrueuse ?
Le film suit Lucy, artiste reconnue, qui quitte la ville pour s’installer à la campagne avec son mari Philip, cinéaste fragile revenu d’une dépression, et leur fils de sept ans. Le décor paraît d’abord paisible, presque suspendu hors du monde. Puis la violence du réel surgit. Un matin, la police envahit la maison et saisit l’ensemble du matériel informatique de Philip. Peu à peu, Lucy découvre l’ampleur des accusations : son compagnon aurait accumulé et échangé des centaines de fichiers pédopornographiques sous le pseudonyme ‘‘Gentlemonster-87’’.
Marie Kreutzer choisit de ne pas faire du scandale un spectacle. Là où d’autres auraient privilégié le thriller judiciaire ou la chronique sensationnaliste, elle filme avant tout l’effondrement intérieur d’une femme confrontée à l’impensable. Gentle Monster devient alors un récit sur la culpabilité périphérique, la honte par ricochet et la manière dont le mal contamine tous ceux qui gravitent autour de lui.
Le film interroge également le milieu artistique européen, ses zones grises et sa tendance à dissocier l’œuvre de l’artiste jusqu’au point de rupture. En creux, Kreutzer semble revenir sur sa propre expérience : le traumatisme collectif provoqué par l’affaire Teichtmeister et le sentiment de trahison qui a suivi la célébration de Corsage à Cannes.
Avec une mise en scène froide et contenue, presque clinique, Gentle Monster s’annonce comme l’un des films les plus inconfortables – mais nécessaires – de cette édition cannoise. Non pas parce qu’il cherche à provoquer, mais parce qu’il regarde en face une question que le cinéma préfère souvent contourner : comment continuer à vivre lorsque vous découvrez qu’un monstre partageait votre lit, vos rêves et votre quotidien ?










