Dans la grande liturgie hollywoodienne, il arrive parfois qu’un film s’impose non seulement comme un favori, mais comme une évidence. Ce fut le cas cette année avec ‘‘Une bataille après l’autre’’, la fresque politique de Paul Thomas Anderson, qui a décroché l’Oscar du meilleur film 2026. Une victoire éclatante pour un long métrage aussi spectaculaire que profondément inquiet sur l’état de l’Amérique.
Entre film d’action, comédie dramatique et chronique politique, Anderson signe une œuvre hybride où fusillades et poursuites automobiles cohabitent avec un récit intime : celui de l’amour obstiné d’un père pour sa fille. Ce mélange, servi par un casting de premier ordre mené par Leonardo DiCaprio, entouré notamment de Teyana Taylor, Sean Penn et Benicio del Toro, a permis au film de rafler six statuettes.
Lorsque Anderson est monté sur scène pour recevoir la récompense suprême, il a résumé la soirée avec une désinvolture toute californienne : « Quelle soirée, les amis. Buvons un martini. C’est vraiment incroyable. Santé ! Merci beaucoup. » Derrière la légèreté de la formule, il y avait pourtant l’aboutissement d’un parcours triomphal. Déjà couronné aux BAFTA et aux Golden Globes, le film avait progressivement pris l’avantage sur ‘‘Sinners’’ de Ryan Coogler, pourtant détenteur d’un impressionnant record de seize nominations.
Une Amérique au bord du vertige
Inspiré du roman « Vineland » de Thomas Pynchon, le film raconte l’itinéraire chaotique de Bob, ancien insurgé politique spécialiste des explosifs. Dans sa jeunesse flamboyante, il menait des opérations clandestines à la frontière américano-mexicaine aux côtés de sa compagne Perfidia. L’infiltration de leur groupe par un militaire redoutable, le colonel Lockjaw, incarné par l’inégalable Sean Penn, le contraint à fuir avec leur bébé.
Seize ans plus tard, le passé ressurgit. Bob, désormais ravagé par la drogue, l’alcool et la paranoïa, a perdu presque toute mémoire de son ancienne vie. Sa fille Willa, adolescente combative incarnée par Chase Infiniti, se retrouve à jouer le rôle de gardienne et de conscience d’un père vacillant.
Anderson orchestre alors une traque implacable menée par Lockjaw, figure sombre liée à un groupuscule suprémaciste blanc, les Christmas Adventurers. L’un des sommets du film reste une longue poursuite automobile sur la ‘‘River of the Hills’’, route désertique du sud de la Californie, filmée comme un gigantesque manège de montagnes russes où la tension dramatique épouse la géographie vallonnée.
Masculinités blessées et héroïnes flamboyantes
Le cinéma d’Anderson a toujours été peuplé d’hommes en crise – du prospecteur halluciné de ‘‘There Will Be Blood’’ au producteur mégalomane de ‘‘Boogie Nights’’, jusqu’aux adolescents désorientés de ‘‘Licorice Pizza’’. ‘‘Une bataille après l’autre’’ prolonge superbement cette galerie.
D’un côté, la masculinité explosive du personnage interprété par Sean Penn ; de l’autre, la mélancolie taciturne du Bob de DiCaprio, qui traverse une grande partie du film en robe de chambre, silhouette défaite d’un ancien révolutionnaire qui n’est pas sans rappeler le mythique ‘‘Dude’’ des frères Coen, dans ‘‘The big Lebowski’’.
Face à eux, Anderson installe deux figures féminines puissantes : Perfidia, mémoire vivante des luttes passées, et Willa, incarnation d’une génération qui refuse de se résigner. Elles apportent au récit ce mélange de tendresse et de détermination qui empêche le film de sombrer dans le pur nihilisme.
Un film politique… malgré lui !
Le film agit clairement comme un miroir grossissant d’une Amérique fracturée : montée du suprémacisme blanc, violences contre les immigrés, radicalisation des camps politiques. Pourtant, Anderson insiste sur une approche avant tout humaniste.
Pour Leonardo DiCaprio, le film est « très politique » parce qu’il parle d’un pays devenu clanique, incapable d’écouter ceux qui pensent autrement. Ces personnages extrêmes, dit-il, montrent « combien ces divisions peuvent faire de dégâts ».
Anderson, lui, préfère déplacer la focale. « La plus grande erreur serait de mettre la politique au premier plan », explique-t-il. Ce qui l’intéresse d’abord, ce sont les trajectoires émotionnelles des personnages : « Il faut s’intéresser aux personnages et suivre les grandes évolutions de leurs émotions. C’est quelque chose qui ne passera jamais de mode ». Et d’ajouter, avec une lucidité bien sombre que « le fascisme non plus ne passera jamais de mode » !
Le triomphe de la singularité
Cette victoire consacre une nouvelle fois le statut singulier de Paul Thomas Anderson dans le paysage hollywoodien : celui d’un cinéaste capable de mêler spectacle populaire, humour noir, militantisme politique et méditation morale.
Avec ‘‘Une bataille après l’autre’’, il signe son film le plus ample. Une fresque où l’Amérique apparaît comme un territoire hanté par ses propres fantômes, où les anciens révolutionnaires deviennent des pères perdus et où les enfants tentent de sauver ce qui peut encore l’être.
Et dans la nuit dorée des Oscars, Hollywood a choisi de célébrer cette vision inquiète. Comme si, derrière les martinis et les applaudissements, l’industrie du cinéma reconnaissait soudain que le grand spectacle peut encore être une source de conscience.






