Antiterrorisme : faire face à « l’ennemi de l’intérieur » (1/3)



Roland Jacquard (*)

La lutte antiterroriste est une guerre d’un genre très particulier. Une bataille asymétrique au sein de laquelle les services de renseignement mènent un combat sans répit contre un ennemi tout aussi radical qu’invisible. Autant dire que, contrairement aux règles qui déterminent les rapports de forces dans les guerres de type classique, face à cet adversaire sans visage qu’est le terrorisme, la puissance de frappe et la suprématie militaire ne constituent pas les éléments les plus déterminants.
De ce fait, le contre-terrorisme est avant tout une guerre de renseignement. Celle-ci est, par définition, un combat de tout instant nécessitant de périlleuses et perpétuelles opérations clandestines d’investigation, de surveillance, de filature, d’infiltration ou de sabotage.

C’est donc une guerre de l’ombre où la discrétion et le secret sont de mise. Raison pour laquelle elle s’inscrit à l’extrême opposé des gesticulations spectaculaires et des dispositifs sécuritaires ostentatoires, qui visent à rassurer les opinions publiques ou à soigner les côtes de popularité des gouvernants.
Et contrairement aux affrontements militaires ou aux opérations policières classiques, la lutte antiterroriste, du fait de son caractère asymétrique et secret, ne peut se contenter de la traque et du démantèlement des organisations ciblées. Elle implique aussi et surtout d’écouter et de surveiller, en permanence, une multitude de réseaux clandestins, dormants ou actifs, afin de recueillir le renseignement nécessaire pour infiltrer et remonter leurs différentes filières et ramifications. Et s’informer de ce qui se trame dans le secret des groupes terroristes, pour pouvoir anticiper l’heure fatidique de leur passage à l’acte et faire échouer leurs projets subversifs.
Ainsi, cette guerre du renseignement antiterroriste n’a pas pour but principal de détruire ou de faire éclater les organisations terroristes de l’intérieur, comme dans les romans d’espionnage à la James Bond. Ni de les attaquer de façon frontale, comme on le ferait lors d’offensives militaires contre des armées régulières.
Il s’agit, avant tout, d’établir – et de mette à jour continuellement – un ensemble de marqueurs et d’indices permettant de déceler les menaces et d’anticiper les projets terroristes avant le passage à l’acte. Car, chaque attentat perpétré est un constat d’échec pour le renseignement antiterroriste.
Un échec dont il faut aussitôt tirer les enseignements, pour remonter la pente sisyphéenne, en mettant en place des marqueurs différents visant à déceler et anticiper les nouveaux visages et les nouvelles formes que revêtira la menace terroriste à venir.
Il s’agit-là d’un perpétuel – et quelques fois macabre – jeu du chat et de la souris qui s’opère entre les groupes terroristes et les services de renseignement. Et jamais, depuis l’éclosion des phénomènes terroristes modernes, au début du XIXème siècle, ce bras de fer n’a connu autant de péripéties, de mutations et de reversements de situation, que depuis l’émergence du terrorisme de type djihadiste, au début des années 1990.
Et c’est une lutte acharnée qui se joue, depuis un quart de siècle, entre les services de renseignement, qui œuvrent à déceler et anticiper les nouvelles formes que la menace terroriste revêtira après chaque mutation, et les réseaux djihadistes, qui redoublent d’ingéniosité maléfique, pour parer aux dispositifs antiterroristes, régulièrement mis à jour, pour entraver leurs actions.
Cette guerre larvée a connu une retentissante accélération depuis les attaques du 11 septembre 2001. Mais, c’est avec l’émergence du néo-djihadisme daechien, à partir de l’été 2014, qu’elle a atteint son apogée. Ceci s’applique à tout le monde occidental, mais c’est en France, pays occidental le plus ciblé par les attaques djihadistes depuis 2015, qui a été le théâtre de ses illustrations les plus tragiques.
En moins de quatre années, la France a subit 11 attentats terroristes, ayant fait 245 morts, auxquels s’ajoutent 17 tentatives d’attentats échouées et une cinquantaine de projets d’attaques déjoués par les services antiterroristes.
Or, la menace exogène qui a été à l’origine des attentats de Charlie-Hebdo, en janvier 2015, et des attaques de Paris et de Saint Denis, en novembre 2015, a vite cédé la place à un type inédit de « terrorisme endogène » où la menace ne vient plus de l’étranger, mais émane d’un « ennemi intérieur ».
Ainsi, de l’attaque au camion-bélier de la promenade des anglais, à Nice, le 14 juillet 2016, aux attaques de Carcassonne et de Trèbes, le 23 mars 2018, les services de renseignement ont constaté que les actes terroristes ne sont plus l’œuvre de commandos djihadistes lancés à l’assaut de la France, depuis les fiefs daechiens dans les zones djihadistes irako-syriennes. Ils sont le fruit empoisonné de « vocations djihadistes » d’apparence spontanée, suscitées à distance, par les recruteurs daechiens, chez des « sujets » français le plus souvent motivés par des pulsions violentes de type nihiliste, plus que par un réel désir de « guerre sainte » djihadiste.

(A suivre)

* Écrivain et consultant, président du Roland Jacquard Global Security Consulting (RJGSC)