Au fil des projections du Festival de Cannes 2026, une même question semble traverser plusieurs œuvres venues d’horizons radicalement différents : comment filmer aujourd’hui l’homosexualité sans l’enfermer dans le manifeste, ni dans le folklore, ni dans le drame obligé ?
Trois films, très différents dans leur forme et leur culture, auront particulièrement marqué cette édition : ‘‘Nagi Notes’’ du Japonais Kōji Fukada, ‘‘La Vie d’une femme’’ de la Française Charline Bourgeois-Tacquet, et ‘‘L’Homme que j’aime’’ de l’Américain Ira Sachs. Des films racontent qui moins l’homosexualité elle-même que le regard des sociétés sur le désir. Comme si Cannes avait, cette année, organisé involontairement une cartographie mondiale de l’intime.
Avec ‘‘Nagi Notes’’, Kōji Fukada signe probablement son film le plus silencieux – et donc le plus politique ! Dans un Japon rural où tout passe par les non-dits, les gestes suspendus et les silences embarrassés, le cinéaste filme des sentiments homosexuels comme des lignes de fracture invisibles. Rien n’est frontal. Tout est enfoui. Deux femmes se retrouvent, se regardent autrement, tandis qu’en parallèle deux adolescents découvrent leur attirance réciproque dans un environnement qui n’a jamais appris à nommer ces émotions.
Fukada ne cherche pas le scandale : il montre une société japonaise encore prisonnière d’une culture de la retenue, où l’homosexualité demeure tolérée tant qu’elle reste discrète, presque secrète. C’est précisément cette douceur mélancolique qui rend le film bouleversant. Chez lui, le désir n’explose jamais ; il se dissout dans le paysage, dans la pluie, dans les repas partagés, dans le temps qui passe lentement.
À l’inverse, ‘‘La Vie d’une femme’’ de Charline Bourgeois-Tacquet semble venir d’un autre monde. Ici, la question homosexuelle ne constitue plus un interdit social. Elle fait partie de la circulation naturelle du désir. La France décrite dans le film apparaît comme une société ayant intégré depuis longtemps ces questions dans la vie quotidienne et intellectuelle. Gabrielle, chirurgienne parisienne incarnée par Léa Drucker, traverse les relations amoureuses – hétérosexuelles comme homosexuelles – avec une liberté presque désinvolte. Ce qui intéresse la réalisatrice n’est plus la transgression, mais la fatigue affective, la solitude contemporaine, l’usure du couple et le vertige du vieillissement. L’homosexualité n’y est plus un sujet “à part” : elle devient simplement une modalité de désir parmi d’autres. Et c’est peut-être là le signe d’une société française très en avance culturellement sur ces questions : le cinéma peut désormais parler, de façon tout à fait banale, d’amour queer. Sans nul besoin de justifications.
‘‘L’Homme que j’aime’’ d’Ira Sachs, quant à lui, ramène brutalement le spectateur à une époque où aimer signifiait parfois mourir. Lors de sa présentation en compétition officielle, le film attiré les foules cannoises ; à l’occasion d’une montée des marches particulièrement remarquée, grâce à la présence de son acteur principal, Rami Malek, aux côtés du réalisateur et des comédiens Rebecca Hall, Tom Sturridge et Ebon Moss-Bachrach.
Mais derrière le glamour cannois se cache une œuvre profondément mélancolique. Le film nous plonge dans le New York de la fin des années 1980, au cœur de l’épidémie du sida. Rami Malek y incarne Jimmy George, artiste de théâtre confronté à la maladie au moment même où la ville et sa communauté gay vit entre explosion créative et effondrement humain. Clubs underground, scènes alternatives, appartements de Manhattan et hôpitaux saturés composent le décor d’une Amérique traumatisée. Ira Sachs filme moins la maladie elle-même que la fragilité des êtres face au temps, au désir et à la disparition.
Comme à son habitude, le cinéaste explore les relations humaines dans toute leur vulnérabilité émotionnelle. Mais cette fois, la dimension historique donne au récit une portée presque testamentaire. L’amour homosexuel y apparaît à la fois comme un espace de liberté absolue et un territoire menacé. La musique, omniprésente dans le film, agit alors comme une résistance au désespoir. Chaque chanson semble suspendre la fatalité quelques instants.
Le choix de Rami Malek surprend d’abord, puis s’impose progressivement par son intensité intérieure. Son interprétation, tout en retenue et en douleur contenue, compte parmi les performances les plus bouleversantes vues cette année à Cannes. Rarement l’acteur aura semblé aussi fragile à l’écran.
Ce qui relie finalement ces trois œuvres, c’est leur manière de raconter l’état moral des sociétés qui les produisent. Le Japon de ‘‘Nagi Notes’’ demeure enfermé dans la pudeur et le refoulement ; la France de ‘‘La Vie d’une femme’’ semble avoir banalisé la question queer au point de l’intégrer naturellement à une chronique socio-psychologique ; l’Amérique de ‘‘L’Homme que j’aime’’ rappelle que cette liberté fut conquise, Quatre décennies auparavant dans la douleur, la peur et le deuil.















