L’argent du Liban prend le chemin des banques suisses



Alors que le pays, dont la dette publique atteint 166% du PIB, risque à tout moment un défaut de paiement, l’argent des nantis libanais s’évapore du côté des lacs Léman et de Zurich. Une commission rogatoire internationale a été adressée à la Suisse.


Par Ian Hamel, à Berne

 

Il est bien loin le temps où le Liban était surnommé « la Suisse du Moyen-Orient ». Aujourd’hui Beyrouth n’est plus capable d’honorer ses dettes. Le pays a été contraint à demander l’aide technique du Fonds monétaire international (FMI) pour négocier avec ses créanciers l’effacement ou le report de ses emprunts, notamment auprès des fonds anglo-saxons.

Cette crise économique a provoqué une crise des liquidités. Et alors que la population est soumise, depuis le 17 octobre, à des restrictions sévères de la part des banques pour retirer de l’argent, des fortunes continuent de prendre le chemin de la Suisse (et vraisemblablement d’autres paradis fiscaux), avec la complicité de banquiers complaisants.

L’Office fédéral suisse de la Justice a reçu en janvier une commission rogatoire internationale venant du Liban lui demandant son « aide judiciaire » sur des transferts « suspects ». Entre le 17 octobre 2019 et le 14 janvier 2020, les montants transférés vers des établissements financiers helvétiques s’élèveraient à 2,376 milliards de dollars. Et il ne s’agit là que de chiffres officiels.

À cela s’ajoute autour de 300 millions de dollars qui auraient pris le chemin de l’exil entre septembre et le 17 octobre 2019, date de la fermeture des banques.  L’élite libanaise, au courant de la gravité de la situation, a commencé à prendre ses dispositions avant que n’éclate la crise au grand jour.

En janvier déjà, selon des sources médiatiques locales, toutes les banques libanaises avaient reçu de la part de la Commission de contrôle des banques (CCB) une demande d’information sur tous les transferts effectués vers des banques suisses, « y compris les branches suisses de banques libanaises ». Au total, on estime qu’au moins quatre milliards de dollars ont pu être viré à l’étranger, malgré les restrictions officiellement très strictes sur les transferts de fonds en dehors du pays.

Le problème, c’est que ces transferts ne se font que très rarement aux noms de personnes physiques. Habituellement les potentats et les nantis se dissimulent derrière des « sociétés boîtes aux lettres », où leurs noms n’apparaissent pas. Par ailleurs, la Suisse ne pourra bloquer des comptes que si le Liban réussit à prouver qu’il s’agit d’argent noir ou gris. C’est à dire qu’il s’agit d’argent illégalement gagné (corruption, drogue, etc.) ou non déclaré. Or Genève et Zurich comptent suffisamment d’excellents avocats fiscalistes susceptibles d’enterrer les affaires pendant des décennies. Pour mémoire, les avoirs de l’ancien dictateur d’Haïti, Jean-Claude Duvalier (aujourd’hui décédé), dissimulé derrière une fondation, sont toujours bloqués en Suisse.

L’Office fédéral de la justice à Berne a demandé aux autorités libanaises « des informations complémentaires, nécessaires pour y donner une suite favorable ». Beyrouth va devoir s’armer de patience. La Suisse a, par exemple, longtemps refusé d’exécuter les commissions rogatoires françaises qui contenaient les mots « abus de biens sociaux », au prétexte que ce délit n’existe pas en Suisse, où l’on parle de « gestion déloyale ». Et la situation serait encore plus ubuesque si la commission rogatoire libanaise arrive sur le bureau d’un procureur suisse alémanique !