La révolte des jeunes fait vaciller le régime confessionnel



Personne ne pouvait prédire la nouvelle insurrection libanaise. La colère contre une nouvelle taxe s’est transformée en contestation générale du vieux système de castes géré par les grandes familles confessionnelles, sur la toile de fond d’une vaste crise économique.

Par Atmane Tazaghart, à Beyrouth

Tout avait l’air calme sur la rue Hamra, l’artère principale du centre de Beyrouth, en ce jeudi 17 octobre. Quand, soudain, une horde de jeunes motards cagoulés investit la rue et saccage tout sur son passage. Les commerces sont épargnés, mais les panneaux signalétiques et les feux de circulation sont arrachées, le poubelles reversées ou brulées. Et un peu plus bas, toujours dans le centre-ville, quelques agence bancaires sont prises pour cibles.

A la terrasse du Horse Shoe, célèbre café connu pour être un repère de l’intelligentsia laïque et gauchisante, la clientèle n’a presque pas changé. Et ce malgré le fait que ce café a maintes fois changé de propriétaire et de nom et fut la cible de nombreuses attaques, dont un attentat de Daech en janvier 2017.

Au loin, je reconnais Mahmoud Mroueh, ancien journaliste au légendaire journal Es Safir, disparu en 2016, dont le slogan était « la voix des sans voix ». Il m’explique que, quelques heures auparavant, suite à des appels lancés sur les réseaux sociaux, des jeunes excédés par la crise économique, accentuée par la corruption galopante, se sont donné rendez-vous sur le pont Fouad Ch’hab, connu du temps de la guerre civile sous le nom de Ring, car il représentait la ligne de démarcation entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest.

Le symbole est très fort pour cette jeunesse qui se veut « unie dans la citoyenneté, réfutant les barrières tribales et confessionnelles ». Nul ne pouvait, cependant, imaginer que le cri de colère de ces quelques milliers de jeunes appelant au renversement du « gouvernement des corrompus » allait faire tâche d’huile, pour s’étendre, dès le lendemain, non seulement aux autres quartiers de la capitale -notamment à la Place des Martyrs, haut lieu des mouvements de contestation politique et sociale- mais aussi à toutes les villes et les provinces du pays du Cèdre.

Dimanche 20 octobre, au quatrième jour des protestations, le nombre de manifestants culmine à plus d’un million, sur un population de 6 millions. Et très vite, la grogne anti corruption se mue en soulèvement contre le régime du « partage confessionnel », en vigueur dans le pays depuis l’accord de Taëf, qui a mis fait à la guerre civile, en 1989.

Cet élan émancipateur a donné lieu à un spectacle inédit, que nul ne pouvait prédire ni même imaginer : à Jounieh, la chique banlieue chrétienne, au nord de Beyrouth, les jeunes manifestants conspuent tout à la fois le président Michel Aoun et son rival chrétien Samir Geagea ; dans les villes chiite du sud, comme à Nabatieh, les permanences de plusieurs députés du Hezbollah sont saccagées ; et à Tyr, les baltaguia de l’inamovible président du parlement et leader du mouvement Amal, Nabih Berri, ont été débordés par des milliers de jeunes chiites s’attaquant au portraits géants de leur chef qui ornent les principales places de la ville.

Après une première révolte avortée et violemment réprimée, en aout 2015, le Liban tient enfin sa révolution anti confessionnelle. « Rien d’étonnant, explique Pierre Abi Saab, rédacteur en chef du journal al-Akhbar, car derrière le système corrompu, avec lequel la jeunesse insurgée veut en découdre, on retrouve la même dizaine de « grandes familles » qui tiennent le « régime confessionnel ». Et aux « dynasties traditionnelles » (les Hariri chez les sunnites, Berri chez les chiites, Joumblatt chez le Druzes, Gemayel ou Frangié chez les chrétiens …), qui se partagent un leadership tribal et confessionnel hérité de génération en génération, s’est greffée une « nouvelle caste » d’homme d’affaires et de politiciens véreux, qui sont souvent le associés en affaires, voir les sponsors des « vieux barons » du système confessionnel… »

Toujours au journal al-Akhbar, nous assistons à une conférence de rédaction à laquelle sont conviés deux figures politiques que tout semble opposer : Charbel Nahas et Abdelhalim Fadlallah. Le premier est une figure de la gauche laïque, ancien ministre du travail, leader du parti trans-communautaire « Citoyennes et citoyens d’un Etat ». Le second est un économiste, membre de la direction politique du Hezbollah.

Les deux hommes reconnaissent que le malsain mélange des genres entre politique et affairisme a donné naissance à des « alliances incestueuses » qui ont mené le pays au bord du gouffre économique et de l’implosion sociale. S’accordant sur le fait que la piste d’une élection législative anticipée, évoquée par le premier ministre Saad Hariri, ne ferait que régénérer le vieux système confessionnel. Ils divergent, cependant, sur la nature de l’alternative à construire.

Nahas plaide pour une « période de transition », avec comme feuille de route la démission du gouvernement, la dissolution du parlement et la nomination d’un « gouvernement de compétences » doté de pouvoirs spéciaux, pour mettre en place un plan de sauvetage de l’économie, des instances indépendantes de contrôle pour lutter efficacement contre la corruption et une reforme constitutionnelle pour sortir du système confessionnel.

Fadlallah considère que le plus grand danger serait le vide institutionnel. Il salut l’élan trans-confessionnel de la révolte des jeunes, mais plaide pour une évolution politique graduelle, estimant que « tout casser d’un coup serait un saut dans l’inconnu aux conséquence hasardeuses ». Ce à quoi Charbel Nahas rétorque, cordialement mais fermement, que « le Hezbollah ne veut en réalité pas sortir du système confessionnel, car il est lui-même un parti confessionnel, armé de surcroit et lié à un pays étranger qui est l’Iran ».

Sur un ton tout aussi cordial, Fadlallah réplique que « les motivations du Hizb ne sont pas confessionnelles, mais politiques. Comme il est la force politique majoritaire, ils est soucieux de ne pas rompre les équilibres politiques actuels, de crainte de se retrouver dans la posture dominante et hégémonique qui incombait jadis à la Syrie. Ce qui serait une faute politique que le Hizb ne veut éviter à tout prix… »

Un débat vif et sans détour, comme seule Beyrouth sait en accueillir, qui se nourrit de l’effervescence d’un pays avide d’échanges et de partage, loin des fractures instrumentalisées par les puissants.Et qui contraste avec un monde arabe trop longtemps plombé par les pensée unique.