Liban : Le patron de la Banque centrale soupçonné par la Suisse de blanchiment d’argent aggravé



En janvier 2020, la justice libanaise demandait l’aide judiciaire de la Suisse concernant des transferts d’argent « suspects ». En janvier 2021, c’est au tour de la justice suisse de s’adresser au Liban concernant un éventuel détournement de fonds « au détriment de la Banque centrale du Liban ».

Par Ian Hamel, à Berne

Depuis le 17 octobre 2019, les Libanais sont soumis à de très sévères restrictions de la part des banques pour retirer de l’argent. Cela n’a pas empêché les plus fortunés de continuer à transférer leurs économies en Suisse. Selon les chiffres officiels, entre le 17 octobre 2019 et le 14 janvier 2020, 2,376 milliards de dollars ont pris le chemin de Genève, Lugano ou Zurich. Mais officieusement, ce serait quatre milliards qui auraient été virés à l’étranger, malgré des restrictions très strictes sur les transferts de fonds en dehors du pays. La justice libanaise a adressé en janvier 2020 une commission rogatoire internationale à Berne lui demandant son « aide judiciaire » sur ces transferts « suspects ». Mais, il faut bien le reconnaître, depuis un an, il ne s’est pratiquement rien passé. Au printemps 2020, il a même été répondu à un parlementaire suisse que « les conditions n’étaient pas remplies pour activer des mesures extraordinaires de blocage de fonds de responsables libanais ». En effet, même si la Suisse s’est engagé à ne plus se cacher derrière le secret bancaire, elle réclame souvent une masse impressionnante de documents pour bloquer des comptes.

Transfert de 400 millions de dollars  

La situation s’est-elle débloquée brusquement ? C’est au tour de la justice suisse de demander l’entraide judiciaire à Beyrouth, annonçant que le parquet fédéral avait ouvert une enquête pour « blanchiment d’argent aggravé en relation avec un éventuel détournement de fonds au détriment de la Banque centrale du Liban ». Pour être précis, l’enquête suisse concerne le gouverneur de la Banque, Riad Salameh, son frère Raja Salameh, et son assistante Marianne Houwayek. Riad Salameh, ancien banquier de Merrill Lynch, est à la tête de la Banque centrale du Liban depuis 1993. « L’effondrement du système financier a ébranlé sa réputation de pilier de la stabilité », souligne Reuters, il serait même devenu l’une des bêtes noires des Libanais. Apparemment la justice libanaise n’a pas traînée les pieds pour répondre aux demandes du Ministère public de la Confédération (MPC). Comme l’annonce L’Orient-Le jour dans son édition du 22 janvier : « Demande suisse d’entraide judiciaire : Salameh entendu par Oueidate ».  Ghassan Oueidate étant le procureur général du Liban.

Que reproche-t-on au patron de la Banque centrale du Liban et à ses proches ? Riad Salameh, son frère Raja Salameh et Marianne Houwayek, conseillère de Riad Salameh, seraient soupçonnés d’avoir transféré 400 millions de dollars en Suisse. Cette somme vient-elle de la Banque centrale elle-même ou de structures liées à la Banque ? La presse libanaise rappelle que la Banque centrale possède par exemple la Middle East Airlines, la compagnie aérienne nationale. Pour sa défense, Riad Salameh, évoquant des « informations infondées », aurait répondu au procureur qu’il n’y avait eu « aucun transfert de fonds des comptes de la BDL ». Il ne s’agirait, en fait, que d’un transfert de 240 millions de dollars remontant à 2002 depuis des comptes personnels « pour financer une société fondée avec son frère ». Le gouverneur serait-il si bien rémunéré qu’il aurait pu prêter une telle somme à son cher frère ?

L’argent du Hezbollah ?

Pourquoi cette accélération brutale des justices suisse et libanaise qui ont plutôt la réputation de prendre leur temps ? Selon nos sources, il n’est pas impossible que les États-Unis soient entrés dans la danse. Ce n’est pas tant l’argent des fraudeurs libanais qui préoccupe Washington, que les économies du Hezbollah. Mais, peut-on imaginer que le Hezbollah puisse confier ses avoirs à la Banque centrale du Liban ?

Toutefois, il ne faut pas se faire trop d’illusions sur le retour à Beyrouth de l’argent qui aurait été détourné. Pour preuve : les millions planqués en Suisse par l’ancien dictateur tunisien et son clan n’ont toujours pas pris le chemin de Tunis.