Tunisie : Le jasmin fané de la révolution !



Martine Gozlan (*)

Tout le monde croyait connaître la Tunisie quand la révolution a surgi, en janvier 2011, balayant les analyses rassurantes des experts sur « l’exception tunisienne ». En 2021, les mêmes experts, ou leurs émules, se réveillent en sursaut après nous avoir servi depuis des années le même brouet idéologique, assaisonné au goût du jour. La nouvelle « exception tunisienne » permettrait ainsi au pays du jasmin d’échapper au sort funeste des autres révolutions arabes, grâce à la fameuse « transition démocratique », garante de la sagesse politique de Carthage. Or, si elle a bel et bien existé, à un moment où l’intelligence tenait les rênes du char révolutionnaire, notamment avec le grand juriste Yadh Ben Achour, qui présida la Haute instance pour la réforme politique, la « transition » s’est sérieusement ralentie au fil du temps.

Elle a d’abord subi les coups de boutoir du règne islamiste sous Ennahdha. Puis sa flamme s’est ravivée quand la société civile, indignée du soutien nahdaoui au salafisme, a chassé les Frères musulmans du pouvoir pour mettre tous ses espoirs en Nidaa Tounes (l’Appel de la Tunisie) le parti anti-obscurantiste, inspiré par l’héritage de Bourguiba, lancé en juin 2012 par Béji Caïd Essebsi, très âgé mais bien entouré d’esprits éclairés. En octobre 2014, Nidaa Tounes remporte les législatives et, en décembre, la présidentielle. Béji est un laïque, ardent partisan de la libération des femmes. Les errements criminels d’Ennahdha auraient dû renforcer son camp. Hélas, la crise économique, la menace terroriste et le népotisme du vieux président, qui place son fils Hafedh aux commandes du parti, vont miner le terrain. La « transition » se perd dans les sables mouvants quand Ennahdha revient au gouvernement en février 2015 dans un cabinet d’union nationale. Un mois plus tard, c’est l’attentat au musée du Bardo et, en juin, celui qui décime les touristes sur la plage de Sousse. Les premiers ministres se succèdent, le pays est toujours malade. Qu’importe, l’Union européenne et la France continuent à le citer en exemple. Le 6 mai 2018, aux municipales, Ennahdha remporte la plupart des grandes villes, dont la capitale. Béji Caïd Essebsi meurt le 25 juillet 2019 après un sursaut, digne cette fois réellement de « l’exception tunisienne ». Il a chargé en 2017 l’avocate Bochra Belhadj Hmida, célèbre figure féministe, de lancer une « Commission pour les libertés individuelles et l’égalité ». Elle doit proposer au Parlement une série de textes sur la dépénalisation de l’homosexualité, l’égalité de la femme devant l’héritage, l’abolition de la peine de mort. Le Parlement, aussi fragmenté que le pays, est majoritairement conservateur. On jugera de l’état réel de la Tunisie en décembre 2019, avec l’élection triomphale à la présidence de Kaïs Saied, un obscur professeur de droit censé incarner la conscience pure de ceux qui n’ont jamais trempé dans la moindre affaire.

Les experts es-« exception tunisienne » exultent. Ils l’avaient bien dit, le jasmin refleurit toujours. Cet inconnu à l’austérité de bon aloi, adoubé par la jeunesse qui lui a donné la majorité de ses voix, est une chance pour le pays.

Et, encore une fois, ils se sont trompés. La Tunisie, effectivement porteuse historiquement et intellectuellement de tant d’espoirs, est engagée, dix ans après la révolution, dans une phase périlleuse. De l’islamisme déclaré, compromis par le pouvoir, elle a pu se sauver. Mais que faire d’une présidence réactionnaire ? Le conservatisme de Kaïs Saied est bien plus dangereux qu’Ennahda, dont le fondateur, Rached Ghannouchi est d’ailleurs président du parlement.

D’une part, il est islamo-compatible et fait régresser la société. On l’a vu avec le refus du président de modifier la loi sur l’héritage, une loi coranique qui oblige la fille à toucher la moitié de la part du garçon. « Le Coran est clair à ce sujet et n’accepte pas d’interprétation » résume Saied de sa voix monocorde. Adieu Bourguiba, revoilà la charia sur le seul point que le réformateur aux yeux bleus n’avait pu changer.

D’autre part, l’idéologie véhiculée par le locataire du palais de Carthage flatte la pulsion anti-élites héritée de la révolution, mais sans le souffle et les valeurs de la révolution. Elle s’appuie sur un discours anachronique : l’exaltation du défunt nationalisme arabe, l’obsession anti-israélienne dont on sait la dérive antisémite. Ce magma peut mener vers le pire un peuple malheureux. La crise sanitaire, survenant après le danger terroriste, a laminé le tourisme dont vivait un quart de la Tunisie. « Faute d’argent, l’Etat ne verse rien aux chômeurs et à ceux dont le commerce a dû fermer » rappelle l’universitaire Pierre Vermeren.

Les dix ans de la révolution ont été célébrés par des émeutes et des pillages à travers tout le pays. Leurs images nous rappellent qu’hélas, il n’y a plus d’exception tunisienne.

* Journaliste et essayiste, rédactrice en chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste de l’islamisme et du Moyen-Orient.