Le camp Zaatari, un enfer sur terre pour quatre-vingt mille réfugiés



Malika Madi (*)

A l’heure où nous nous interrogeons sur les conséquences que la pandémie aura sur nos vies et celles de nos enfants, à l’heure où le défi de la remise à flot de nos économies obnubile nos concitoyens et nos dirigeants, au camp de Zaatari, dans le désert jordanien, 80.000 réfugiés syriens tentent de survivre dans d’effroyables conditions.

En 2011, le monde arabe rêve d’un monde nouveau qu’il définira de « printemps » comme une renaissance, une réinvention, où le peuple prendra enfin son destin en main. La Syrie n’échappe pas à ce désir d’émancipation, mais c’était sans compter sur l’extrême et farouche détermination d’un Bachar El Assad de garder le pouvoir envers et contre tous. C’est alors l’exode pour des milliers de syriens fuyant d’abord dans les pays avoisinant avec comme première destination la Jordanie. Dans le but de garder un certain contrôle sur le flux migratoire, celui-ci met en place des camps. Et c’est ainsi que naquit celui de Zaatari qui sera la plus grande concentration de réfugiés au monde.

Ce camp est un territoire d’un peu plus de 5 km² et la moitié est constituée d’enfants. Quatre-vingts en moyenne y naissent par semaine dans l’un des trois hôpitaux du camp. La plupart des enfants qui y ont vu le jour ou qui y sont arrivés très jeunes ne l’ont jamais quitté. L’image que renvoie un camp dans l’imaginaire collectif est celle de quelques tentes tirées et éparses, des réfugiés en guenilles et sous-alimentés. Mais, le plus grand camp de réfugiés du Moyen-Orient a, en 10 ans d’existence, adopté des allures de ville, la 4ème ville la plus importante de Jordanie, pays où les réfugiés représentent désormais 10 % de la population.

Promiscuité inouïe

À son taux d’occupation le plus élevé, en 2013 y survivaient 200.000 âmes dans une promiscuité inouïe. Des hôpitaux, des écoles, des terrains de sport sont apparus assez rapidement. S’y trouve également une artère commerçante faite d’une dizaine de magasins que les réfugiés ont ironiquement appelé « Les Champs-Elysées ».

L’ONU fournit une aide financière mensuelle à 470.000 réfugiés syriens en Jordanie, y compris à ceux vivant dans les zones urbaines et dans les deux camps de réfugiés, celui de Zaatari mais également celui d’Azraq (construit à la suite de celui de Zaatari), et qui au plus fort de la guerre syrienne, en 2016, avait reçu jusqu’à 54. 422 personnes, selon la base de données du haut-Commissariat aux Réfugiés.

L’enlisement d’une guerre, c’est aussi un exil qui perdure dans le temps. Zaatari est donc devenu un foyer durable même si la majorité rêve de regagner la Syrie, dès que les conditions de sécurité pourront le permettre. Dans cet agglomérat de préfabriqués qui bouchent leur horizon, beaucoup peinent à trouver du travail, survivant grâce à une maigre aide humanitaire ou travaillant illégalement. Moins d’un cinquième possède un permis de travail en cours de validité. Pour qu’un camp d’une telle ampleur puisse être géré, une organisation métronomique doit être mise en place. Une subdivision en douze districts indépendants a donc été créée, chacune dotée de ses propres méthodes d’organisation. La gestion des districts est, quant à elle, confiée à des ONG internationales placées sous l’autorité des Nations-Unies.

Les femmes, victimes de la guerre et des traditions

Dans les conflits, les femmes sont doublement ou triplement victimes des situations dramatiques dans lesquels leurs familles sont plongées. A Zaatari où elles pourraient être utiles à la collectivité, elles sont exclues des possibilités d’emploi, en butte aux normes sociales qui leur imposent de rester chez elles. Le manque de scolarisation ou son abandon précaire amène un autre problème : les jeunes filles ont tendance à se marier plus jeune, alors qu’elles sont toujours mineures. En Jordanie, le mariage est pourtant interdit avant l’âge adulte. Toutefois, dans les camps, les jeunes femmes se marient de plus en plus précocement, pour éviter que la famille ait une bouche de plus à nourrir. Les ONG locales qui prennent le sujet très au sérieux, tentent de sensibiliser un maximum de familles, rappelant que les mariages de mineurs sont interdits. Les estimations sont de 170 mariages de mineures par mois, cela aurait doublé depuis 2012, selon le département jordanien de la justice. Sans compter les unions illicites qui restent secrètes.

La Covid-19 sous contrôle ?

Au 4 novembre 2020, un total de 168 cas de Covid avaient été détectés à Zaatari. Le nombre de tests PCR effectués s’élevait à 9 414 (plus de 12% de la population). Néanmoins, il est difficile de connaître la situation sanitaire réelle en termes de pandémie de coronavirus. Se laver les mains régulièrement, les désinfecter, porter un masque ou observer la distanciation sociale reste une gageure pour les réfugiés. Les gens y vivent dans des conditions précaires. La pauvreté, selon les familles et leurs capacités financières, peut être de relative à extrême. Les différentes ONG gérant les districts ont préconisé le confinement avec les difficultés que l’on peut imaginer dans un endroit qui n’avait comme objectif premier que d’être un lieu provisoire ou de transit. Dans le camp, la moitié de la population a moins de 24 ans et 20 % sont âgés de moins de 5 ans, mais la transmission reste importante pour les plus fragiles et les moyens médicaux trop insuffisants.

Pour 2021, l’Onu a estimé, dans un rapport publié le 1 décembre 2020, les besoins humanitaires des réfugiés à travers le monde à 35 milliards de dollars, pour faire face à la pandémie. Selon ce même rapport, le nombre de personnes ayant besoin d’aide humanitaire va augmenter de 40 % dont les plus vulnérables sont les victimes de la faim, des conflits et des déplacements forcés dus aux conséquences du changement climatique et aux guerres.

* Romancière et essayiste Belge, dernier ouvrage paru Maternité et Littérature, création et procréation, Éditions du Cygne, Paris, 2017.