Maroc

De quoi le mouvement de protestation de la ‘‘Génération Z’’ est-il le nom ?

Par Gérard Legraud
Par Gérard Legraud

Le Maroc connaît depuis plusieurs jours une vague de protestations inédites menées par des jeunes appartenant à ce que l’on appelle désormais la « GenZ 212 », en référence à cette génération numérique qui utilise les plateformes sociales comme espace de mobilisation et de débat public. Ces manifestations, initialement organisées pour réclamer une réforme des secteurs de l’éducation et de la santé, se sont transformées dans certaines villes en affrontements avec les forces de l’ordre, conduisant à des centaines d’arrestations à Rabat et dans d’autres villes comme Agadir, Béni Mellal, Oujda et Casablanca.

Nouvelle génération, nouvelles méthodes

Ce qui distingue ce mouvement ne réside pas seulement dans la nature de ses revendications, mais aussi – et surtout – dans sa structure organisationnelle. La « GenZ 212 » est une entité nébuleuse dont les contours demeurent extrêmement flous : ses fondateurs sont inconnus et son discours échappe aux clivages partisans ou idéologiques traditionnels. Elle se présente comme un « espace de discussion » autour de questions qui concernent l’ensemble des citoyens, telles que la santé, l’éducation ou la lutte contre la corruption. Elle affirme rejeter la violence et insiste sur son attachement à « l’amour de la patrie et du roi ». Pourtant, malgré ce discours rassurant, l’ampleur de la mobilisation qu’elle opère via des plateformes comme Discord ou TikTok suscite l’inquiétude des autorités, qui voient d’un œil méfiant sa structure horizontale difficile à contrôler sur le plan sécuritaire.

De l’hôpital à la rue

L’étincelle de ce mécontentement social a été déclenchée par un drame : la mort de huit femmes enceintes dans un hôpital public à Agadir. Cet événement a révélé la fragilité des infrastructures sanitaires et accentué la crise de confiance dans les services publics. Bien que les autorités aient rapidement limogé plusieurs responsables et annoncé l’ouverture d’une enquête, ces mesures n’ont pas convaincu la rue. Elles ont plutôt été perçues comme une preuve supplémentaire de l’ampleur du problème. Les slogans des manifestants ont ainsi été particulièrement virulents : « Le peuple veut la santé, l’éducation et des poursuites contre les corrompus » ou encore « Les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ? », allusion ironique aux investissements de l’État dans les infrastructures sportives en vue de la CAN 2025 et du Mondial 2026, au détriment du secteur de la santé.

Entre fermeté et apaisement

Les autorités marocaines ont géré ce mouvement de contestation par un mélange savamment distillé de fermeté et de messages d’apaisement. D’un côté, les rassemblements ont été interdits dans plusieurs villes et des centaines de jeunes arrêtés. De l’autre, le gouvernement a publié un communiqué exprimant sa « compréhension des revendications des jeunes » et sa volonté d’y répondre « de manière positive et responsable ». Cette dualité illustre le dilemme des autorités : elles ne souhaitent pas apparaître comme répressives face à des manifestations sociales à caractère pacifique, mais redoutent en même temps que ces mobilisations ne prennent l’ampleur d’une boule de neige de nature à menacer la stabilité du pays.

Crise de services publics ou crise de confiance ?

Cette situation de crise qui secoue le Maroc ne peut être réduite à un simple manque d’hôpitaux ou à la dégradation de l’enseignement public. Le problème est plus profond : il s’agit de la crise de confiance d’une large partie de la jeunesse envers l’État et l’action gouvernementale. Cette Génération Z a grandi, pour l’écrasante majorité, dans un environnement marqué par de fortes inégalités sociales, tout en ayant un accès massif à l’information et au monde, via Internet et les réseaux sociaux. Raison pour laquelle elle n’accepte plus les justifications politiques traditionnelles. Pour elle, les grands événements sportifs ou les méga-projets économiques n’ont aucun sens si le citoyen ne trouve pas un lit dans un hôpital public ou une école capable d’assurer un enseignement de qualité acceptable.

Quel horizon ?

Ces protestations de la « Génération Z » placent, donc, le Maroc devant un tournant décisif. Si les autorités choisissent de miser uniquement sur l’option sécuritaire, cela pourrait conduire à un accroissement des tensions et une radicalisation du mouvement. En revanche, une prise en compte réelle des revendications des manifestants constituerait une opportunité historique pour mettre en place un « nouveau contrat social », basé sur l’égalité d’accès aux services publics et la transparence de l’action gouvernementale.

Le plus grand défi auquel le Maroc est confronté ne réside pas tant dans la maîtrise de la colère de la rue, mais surtout dans la reconquête de la confiance d’une génération qui estime que la corruption, les blocages politiques et l’absence de perspectives de développement menacent son avenir.

Encadré :

Qu’est-ce que la « Génération Z » ?

Le terme « Génération Z » désigne les personnes nées approximativement entre le milieu des années 1990 et le milieu des années 2010 (1995 – 2010). Sa spécificité : il s’agit d’une génération numérique par excellence, ayant grandi avec Internet, les smartphones et les réseaux sociaux. Contrairement aux générations précédentes, elle est plus sensible aux questions globales telles que la justice sociale, l’environnement ou les droits humains. Et elle manifeste une plus grande disposition à se mobiliser via l’espace numérique plutôt qu’à travers les cadres politiques traditionnels.

Dans le contexte marocain, l’émergence de la « GenZ 212 » traduit une transformation des modes de protestation et d’expression : la rue n’est plus l’unique terrain de l’action politique et sociale, les plateformes numériques devenant désormais un espace central de production du discours et d’organisation des mouvements.