Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart
MODEST FASHION WEEK DE PARIS

L’habit et le masque : quand l’inclusion travestit l’universel !

Atmane Tazaghart
Atmane Tazaghart

Il faut parfois se méfier des mots trop consensuels. « Inclusion », « diversité », « mouvance globale », « modeste mode » : autant de termes qui, à force d’être répétés, finissent par ne plus rien dire – ou pire, par dire tout à fait autre chose que ce qu’ils prétendent. L’édition 2026 de la Modest Fashion Week, qui s’est tenue du 16 au 18 avril à l’Hôtel Le Marois, à Paris, en est l’illustration parfaite.

Tout y était. Le décor parisien, l’ambition internationale, les panels savamment construits, les chiffres impressionnants d’un marché en pleine expansion. Et surtout, ce récit soigneusement huilé d’une mode qui rassemblerait, qui inclurait, qui transcenderait les frontières culturelles.

Mais derrière cette scénographie du consensus, une question simple s’impose : de quoi parle-t-on vraiment ?

Car la ‘‘modest fashion’’ n’est pas un concept flottant, ni une abstraction esthétique. Elle est née dans des contextes précis, traversés par des normes sociales, culturelles et religieuses, celles du rigorisme islamiste, qui définissent ce que doit être – ou ne pas être – le corps féminin dans l’espace public.

Islamiste donc, cette fashion week en est à sa 11ème édition. Mais c’est la première fois qu’elle se tient à Paris. Des designers venus du Nigeria, du Qatar ou du Royaume-Uni se sont illustrés par des défilés aux identités fortes : robes nuptiales sophistiquées chez Dahlia Bridal, inspirations africaines chez Afrik Abaya, touches luxueuses et minimalistes chez Hindami. Et, entre hijabs tendance, silhouettes amples, superpositions et influences culturelles variées, des marques comme La Modesa ou Miha ont proposé des collections variées, élégantes et contemporaines. Toutes présentaient la particularité singulière d’être ‘‘charia compatibles’’ !

Or, c’est précisément cette réalité que les organisateurs de la Modest Fashion Week – et les marques qui y participent – s’emploient à dissoudre dans un discours pseudo-inclusif.

On ne nomme plus. On suggère. On enveloppe. On relativise. On détourne. On orwellise. Pour en arriver à universaliser une tendance des plus sectaires !

Ainsi, ce qui était un particularisme rigoriste et restrictif devient non seulement global, mais aussi émancipateur ! Ce qui relevait d’un cadre normatif religieux devient une option stylistique parmi d’autres. Ce qui pourrait faire débat est neutralisé par l’injonction inclusive.

Le tour de passe-passe est habile. Réussi. Implacable.

On parle d’inclusion, mais on montre une esthétique remarquablement homogène. On invoque la diversité, mais on célèbre des codes bien identifiés : longueurs, ampleur, superpositions, ayant pour véritable finalité de cacher le corps des femmes. On revendique la liberté, mais on évacue la question des contraintes qui ont, idéologiquement et historiquement, façonné de tels « choix » vestimentaires.

L’uniformité, ici, se donne les habits du pluralisme.

Et pour parachever l’édifice orwellien, l’argument économique vient sceller le débat : des milliards de dollars, une croissance soutenue, un marché mondialisé en pleine structuration. Comme si la puissance financière suffisait à conférer une légitimité artistique – comme si le chiffre pouvait affranchir de toute éthique.

Plus troublant encore est ce phénomène de captation des tendances générales de la mode contemporaine. Le goût pour les volumes, les superpositions, la fluidité – autant d’évolutions partagées par l’ensemble de l’industrie de la mode – se trouvent ici réinterprétées à l’aune d’un seul prisme : le rigorisme islamiste.

Ce qui en jeu n’est pas seulement une mode. C’est un diktat normatif idéologique, déguisé en tendance vestimentaire. Un masque artistique donc, qui rend acceptable ce qui, autrement, susciterait au moins une discussion, si ce n’est l’indignation !

Il ne s’agit, bien entendu, pas de contester cette mode, nier son droit d’exister, ni le droit de chacune à s’y reconnaître. Il s’agit de refuser la confusion : refuser que l’universel soit décrété à partir du particulier. Que l’inclusion serve de paravent à l’uniformisation répressive. Que le débat soit dissous dans un magma de concepts creux, pavés de bonnes intentions et/ou de fausse naïveté.

Car, au fond, la question n’est pas vestimentaire. Elle est éthique et intellectuelle. Et elle tient en une ligne : quand tout se vaut, plus rien ne se discute !