Avec « L’Être aimé », présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, le cinéaste espagnol Rodrigo Sorogoyen signe sans doute son film le plus intime et le plus politique à ce jour. Derrière l’apparente simplicité d’un drame familial sur les rapports tendus entre un père cinéaste et sa fille actrice, le réalisateur construit en réalité une réflexion vertigineuse sur la mémoire coloniale espagnole, le poids du silence et la culpabilité historique liée au Sahara occidental.
Depuis quelques années, notamment depuis ‘‘Que dieu nous pardonne’’ (prix du scénario au festival de Saint-Sébastien, 2016), Rodrigo Sorogoyen s’est imposé comme l’une des voix majeures du nouveau cinéma espagnol, grâce à une œuvre traversée par les tensions morales, les rapports de domination et les fractures invisibles des sociétés modernes. Mais avec ‘‘L’Être aimé’’, il semble déplacer cette exploration vers un territoire plus douloureux encore : celui d’une Espagne incapable de regarder pleinement son passé colonial.
Le film raconte l’histoire d’un réalisateur mythique qui propose à sa fille, comédienne en perte de repères professionnels, de rejoindre son nouveau projet cinématographique. Très vite pourtant, la relation entre les deux personnages dépasse le simple conflit familial. Le père apparaît comme une figure d’autorité aussi fascinante qu’écrasante, un homme qui aime tout en blessant, qui protège tout en détruisant. Face à lui, la fille devient peu à peu le visage d’une mémoire qui refuse de s’effacer.
Cette dynamique intime agit comme une métaphore limpide de la relation entre l’Espagne et le Sahara occidental. À travers ce duo familial, Sorogoyen semble poser une question fondamentale : comment vivre avec un abandon historique que l’on n’a jamais réellement assumé ? Car le Sahara occidental, quitté par Madrid en 1975 dans des conditions très controversées, demeure dans l’inconscient espagnol une blessure politique et morale rarement affrontée de manière frontale au cinéma.
L’intelligence du film réside précisément dans son refus du didactisme. Là où beaucoup de films politiques privilégient le discours explicatif, ‘‘L’Être aimé’’ choisit la suggestion, le malaise diffus, les silences qui empoisonnent les relations humaines. Sorogoyen transforme ainsi une question géopolitique en drame émotionnel, et fait de la culpabilité coloniale une matière profondément psychologique.
La présence de Javier Bardem renforce encore cette dimension symbolique. L’acteur, connu pour ses prises de position publiques en faveur de la cause sahraouie, semble ici porter bien plus qu’un personnage : une conscience tourmentée, un homme qui tente de survivre au regard qu’il porte sur lui-même. Son interprétation impressionne par sa sobriété et sa fatigue intérieure. Bardem ne joue jamais la domination de manière spectaculaire ; il fait sentir le poids moral d’un homme rongé par ce qu’il n’a jamais réparé.
Face à lui, Victoria Luengo, dans le rôle de la fille, apporte une fragilité nerveuse qui donne au film sa vibration émotionnelle la plus douloureuse. Son personnage avance comme quelqu’un qui cherche encore à comprendre l’origine de ses propres blessures, dans un mélange de colère rentrée et d’attachement impossible.
Visuellement, Sorogoyen abandonne partiellement la nervosité sèche de ses précédents films pour adopter une mise en scène plus retenue, presque mélancolique. Les cadres semblent constamment enfermés dans des espaces étroits, les regards se croisent sans jamais réellement se rencontrer, et chaque silence finit par devenir plus lourd que les dialogues eux-mêmes. Cette atmosphère étouffante transforme progressivement le film en méditation sur l’héritage, la transmission de la culpabilité et les ruines invisibles laissées par l’Histoire.
Mais la grande force de ‘‘L’Être aimé’’ est sans doute de ne jamais réduire le Sahara occidental à un simple décor politique. Le territoire devient ici une absence obsédante, une zone fantôme qui hante les personnages sans toujours être nommée frontalement. Comme si Sorogoyen voulait montrer qu’il existe des fautes historiques qui se perpétuent précisément parce qu’on a voulu les enfouir.
À travers cette œuvre dense et profondément mélancolique, Rodrigo Sorogoyen livre moins un film sur la politique qu’un film sur la mémoire et le déni. ‘‘L’Être aimé’’ parle d’un père et de sa fille, certes, mais surtout d’un pays hanté par les fantômes de son passé.










