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Tunisie : Coup d’état ou coup de « karcher » ?



La Tunisie bouillonne sous une chaleur accablante ce 25 juillet 2021, jour de sa fête nationale. Pour les 64 ans de la République Tunisienne, des milliers de personnes sont descendues dans les rues manifester leur mécontentement, exigeant la dissolution du Parlement et le départ des islamistes du pouvoir. Ce cancer rampant s’est accaparé de tous les organes stratégiques et vitaux du pays depuis la Révolution de 2011 et le retour triomphant de l’exil du « Khomeini Tunisien » Rached Ghannouchi : Fondateur du parti islamique « Ennahda », Président du Parlement tunisien mais surtout représentant officiel des Frères musulmans en Tunisie.

Par Bahia Madani*

Le Président de la République Kaïs Saïed, ancien professeur de droit constitutionnel, une personnalité austère, énigmatique, ultra-conservatrice surnommée « Robocop » compte tenu de sa diction saccadée et son visage impassible, a créé, dans la soirée du 25 juillet 2021, la surprise avec des annonces exceptionnelles et qui ont été largement applaudies et soutenues par le peuple tunisien. En activant l’article 80 de la Constitution promulguée le 10 février 2014, le Président de la République ordonne :

1- Le gel des activités de l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) et ceci pendant les prochains 30 jours (renouvelable en l’absence d’un tribunal constitutionnel).

2- La levée de l’immunité parlementaire de tous les députés et le déclenchement de procédures judiciaires à l’encontre de ceux accusés de commettre des crimes terroristes et des partis corrompus ayant reçu des financements illégaux (une enquête impliquant les partis Ennahda, Qalb Tounes et Aïch Tounsi, a été ouverte).

3- La révocation du Chef du gouvernement actuel soutenu par une large coalition de l’ARP. Le limogeage des ministres de la Justice, de la Défense et du président de la chaîne nationale tunisienne. Le pouvoir exécutif passera ainsi sous la tutelle du Président de la République qui désignera un nouveau gouvernement.

Ces annonces ont eu l’effet d’une bombe sur l’ensemble de la classe politique, en particulier ceux qui brandissent l’étiquette islamiste et leurs alliés parlementaires à l’instar de « Qalb Tounès » et « El Karama ».

« Ennahda » dénonce un « Coup d’État constitutionnel » sur les antennes de sa chaîne fétiche « Al Jazeera », soutien infaillible des Frères musulmans et dont le bureau en Tunisie a été expressément fermé et les journalistes renvoyés. Ceci sans oublier l’émergence soudaine des prédicateurs égyptiens qui appellent le peuple tunisien à utiliser des moyens musclés pour contrer le putsch du Président de la République (c’est le cas du prédicateur Wajdi Ghoneim résidant en Turquie et interdit d’accès en Tunisie).

En quelques heures et après deux années d’immobilisme étonnant, le « Monsieur Propre » présidentiel passe en force à l’action et exauce le vœu du peuple tunisien, en chassant les usurpateurs de la scène politique.

Il ne faut pas oublier que la devise électorale du Président, avec laquelle il a obtenu plus de 70% des suffrages, était : « La volonté du peuple », (Echâab Yourid). Les déclarations de la nuit du 25 juillet 2021 ont-elles été juste une application littérale de sa devise démocratique si on se réfère à la définition du mot Démocratie, celle du Kratos (pouvoir) par le démos (peuple) » ?

Kaïs Saïed a écouté le cri de détresse d’un peuple désespéré, étouffé par une chape de plomb islamiste et meurtri par une crise sanitaire sans précédent qui classe la Tunisie comme le pays ayant le taux de mortalité par la Covid-19 le plus élevé au monde par nombre d’habitants. Il enregistre à ce jour 19.000 morts pour une population de 11,7 millions d’habitants.

Ce climat chaotique s’est aggravé :

– Avec un gouvernement totalement incompétent dans sa gestion de la crise du COVID-19 ;

– Une assemblée honteusement représentée où certains députés usent de la violence tant verbale que physique sur leurs opposants politiques, à l’instar de la ramification islamiste « El Karama ». Plusieurs actes commis au sein même de l’hémicycle devraient être prohibés par le Président du Parlement. Pis encore, avec la bénédiction du « cheikh » et de ses acolytes, des accords commerciaux et financiers avec le Qatar et la Turquie ont été orchestrés, ce qui risque de compromettre l’indépendance et la souveraineté nationale du pays. Cette ingérence étrangère soutenue par les islamistes menace sérieusement l’équilibre politique et socio-économique très fragile de la Tunisie.

Le verre, déjà bien rempli par tant d’exaspération et de colère, a fini par déborder, avec l’ultimatum glaçant de « Ennahda » qui exigeait de l’État tunisien un dédommagement de 3 milliards de Dinars tunisiens (environ 1 milliard d’€). Ce « fonds de dignité », comme le nomment les nahdhaouis, était destiné à indemniser, parmi leurs fidèles, les « martyrs » qui ont subi la répression et la torture sous les anciens régimes (du commandant suprême Habib Bourguiba et du Président déchu Zine El Abidine Ben Ali).

Tous ces facteurs ont nourri la colère des Tunisiens et multiplié leurs protestations : le peuple qui s’est bravement révolté en 2011 crie aujourd’hui sa souffrance, sa faim et son ras-le-bol. Il trouve dans l’initiative du Président, le seul recours possible pour redresser l’État, assainir les institutions, mais surtout lui permettre de sortir d’une misère sociale qui l’accable depuis le départ de Ben Ali.

Chasser les criminels, les terroristes déguisés en députés, les perfides qui bradent les richesses du pays au profit de leur ami Erdogan, constituent les priorités de peuple et sont tout simplement un devoir patriotique de chaque citoyen tunisien. Ces manifestations prouvent sans conteste le rejet radical par le peuple de la secte islamiste des Frères musulmand, une organisation dangereuse, totalement étrangère à l’âme et à la culture tunisiennes.

L’Islam politique aux manettes est un danger qui menace la stabilité et la souveraineté de l’État. Il a déjà montré ses limites notamment en Égypte. Et l’Islamisme est incompatible avec la démocratie : c’est un fait !

Néanmoins, les décisions de Kaïs Saïed ne sont pas anodines. Elles peuvent mettre en péril le processus démocratique placé, depuis sa mise en application, sous respiration artificielle. L’ironie du sort fait que des milliers de Tunisiens sont aujourd’hui, comme leur jeune démocratie, en pleine détresse respiratoire à cause de la pandémie.

Un point important à signaler et qui met en cause l’échec du régime parlementaire constaté depuis la première élection législative, est l’absence, à ce jour, d’une cour constitutionnelle active. Sensée rentrer en vigueur 18 mois maximum après la première élection législative en 2014, la cour constitutionnelle a pour rôles, entre autres, de prendre en charge l’article 80 et d’assurer l’ordre constitutionnel. La raison de ce flagrant retard est l’incompétence politique mêlée aux intérêts malhonnêtes de certains partis qui bloquent, depuis plusieurs législatures, tout dialogue constructif, toute possibilité d’un compromis qui permet d’avancer sur la voie démocratique.

Paradoxalement et face à l’urgence, le Président de République, Professeur de la Constitution, n’a pas exprimé un grand enthousiasme pour créer ce tribunal constitutionnel et dans le même temps, il n’a cessé de fustiger ses adversaires parlementaires. Le bras de fer continue donc entre deux forces politiques radicalement opposées qui se déchirent depuis les élections de 2019. Les deux sont élues par le peuple : le Président de la République et les membres du Parlement. À cela s’ajoute le conflit permanent avec le chef de gouvernement.

Ainsi, Kaïs Saïed, qui n’appartenant à aucune caste politique, a renversé la table en s’accaparant seul de tous les pouvoirs. Garant du Respect de la Constitution, il prend un grand risque en éliminant toute possibilité de contre-pouvoir. Sommes-nous en train de vivre une étape d’urgence nationale, le temps d’organiser démocratiquement de nouvelles élections législatives ? Ses intentions sont-elles patriotiques ou juste populistes ? Protègera-t-il une démocratie fragilisée dès sa naissance ? Veillera-t-il au retour de l’ordre constitutionnel ? Défendra-t-il la séparation des pouvoirs ?

Kaïs Saïed, en Commandant en Chef des Forces de l’Armée, a déployé activement ses troupes (dont il jouit du total soutien), assiégeant dès la nuit du 25 juillet l’ARP, ainsi que les résidences de plusieurs députés et hommes politiques soupçonnés de corruption. Deux jours fériés ont été instaurés pour toutes les institutions publiques notamment juridiques et financières afin d’organiser son plan « d’assainissement ». Des dossiers hyper-confidentiels ont été retrouvés : s’agit-il de « l’appareil secret d’Ennahdha » impliqué dans les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, deux opposants politiques au régime islamiste ?

Entre temps et sur l’ensemble du territoire, plusieurs maires nahdaouis ont tenté de brûler tout document susceptible de les incriminer ; certains ont été empêchés par les manifestants.

Devant ce séisme politique, « Ennahda » semble privilégier l’attitude réfléchie du « Wait and See », jusqu’à ce que la situation se clarifie. Il s’est contenté de dénoncer un « coup d’État constitutionnel ». Le lendemain, il a donné un avis favorable pour organiser, dans les meilleurs délais, des élections anticipées ! Son seul recourt légitime, aux yeux de ses électeurs et soutiens étrangers, pour absorber la rage du peuple. Mais surtout pour ne pas quitter la scène politique.

La démocratie vue et appliquée par les islamistes s’apparente à un cheval de Troie pernicieux, vidé de toute sa substance active. Sans grande surprise, le parti islamiste a reçu le soutien ferme de la Turquie alors que l’ONU, la France, l’Allemagne et les USA avaient une attitude plutôt mesurée, voire distanciée, appelant au dialogue et à l’ordre afin d’assurer la continuité du processus démocratique.

À vrai dire, ce soulèvement risque de déstabiliser davantage le pays et faire fuir le peu d’investisseurs intéressés et/ou impliqués. À cela s’ajoute la méfiance de l’Occident à s’engager économiquement dans un pays surendetté qui dépend entièrement du FMI et qui n’est pas en mesure à régler ses dettes. Sans oublier le dossier épineux du terrorisme djihadiste qui frappe le pays depuis 2013.

Cette situation ne peut que s’envenimer si le Président de la République, par entêtement populiste et absence d’une vision claire, tarde à engager des actions solides qui sauveront le pays et sa jeune démocratie d’un péril imminent qui revêt un double visage : celui du retour de la Dictature et celui de l’enracinement de l’Islam Politique.

Aujourd’hui, Kaïs Saïed est le seul responsable devant son peuple de ce qu’il adviendra. Cette purge politique sans précédant doit aussi permettre d’ouvrir des enquêtes sérieuses et indépendantes sur la question épineuse des financements étrangers de la campagne électorale de 2019 (législative et présidentielle).

En attendant qu’on lève le voile sur les dossiers brûlants et qu’ils soient tous traités avec impartialité, le « Chevalier » de la République Tunisienne doit urgemment faire face à la crise politique, sociale et économique qui sévit. Son pari risqué va-t-il réellement sauver le pays et conforter les principes fondamentaux de sa jeune démocratie, seul véritable acquis de la Révolution tunisienne de 2011 ?

L’avenir nous le dira…

 

* Universitaire et militante associative tunisienne.