De la Thaïlande à la France : Quand l’ISI s’offre les services des syndicats du crime pakistanais



Niché dans une petite rue secondaire de Changklan Road, à Chiang Mai, dans le Nord de la Thaïlande, se trouve un restaurant appelé « Al Hussein » qui vend des spécialités typiquement indiennes, à savoir du pain naan et des plats au curry. Situé au sein du marché de nuit d’Anusarn, ce restaurant fait généralement des affaires avec de nombreux hôtels à proximité. Le propriétaire est un certain Baqar Shah, de nationalité pakistanaise. Marié à une Thaïlandaise depuis près de 12 ans, Shah est connu pour avoir de bonnes relations au sein du gouvernement local, des services de l’immigration, des douanes et des compagnies aériennes. Pour un client ordinaire, tout semble normal quand on visite le restaurant. Et peu de gens, jusqu’à très récemment, connaissaient les liens entre Baqar Shah et le trafic de faux passeports, le blanchiment d’argent ou le service de renseignement pakistanais, l’Inter-Services Intelligence (ISI).

Par Atmane Tazaghart

Shah a été arrêté en mai dernier, par la police thaïlandaise, pour sa participation à de multiples activités illégales dans le pays. Il a été repéré, pour la première fois, par les autorités thaïlandaises, en septembre 2012, à cause de son implication dans l’organisation d’une manifestation devant le consulat américain à Chiang Mai. Une manifestation de protestation contre un film américain, L’innocence des musulmans, qui montrait les musulmans sous un mauvais jour.

Par la suite, le nom de « Shah » est réapparu sur les radars de la police tailladaise, en février 2016, lors du démantelement d’un important réseau de trafic de faux passeports dans le pays. Ce qui a conduit à l’arrestation de six personnes : un ressortissant iranien, Hamid Reza Jafary, et cinq complices pakistanais impliqués dans la traite d’êtres humains et le trafic de faux documents de voyage. Hamid Reza Jafary figurait sur la liste des personnes recherchées par les services de sécurité de nombreux pays, dont la France, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

L’enquête a révélé que Jafary et ses cinq complices pakistanais fournissaient de faux passeports à des personnes majoritairement originaires des pays du Moyen-Orient désirant voyager à destination de l’Europe ou de l’Australie. Au cours de cette enquête, la police thaïlandaise a découvert que Gohar Zaman, l’un des cinq Pakistanais en question, était proche de Baqar Shah. Lorsque les services de sécurité thaïlandais l’ont placé sous étroite surveillance, ils ont découvert que Shah était en contact regulier avec les agents de l’ISI, au sein de l’ambassade du Pakistan à Bangkok, et que son restaurant « Al Hussein » était souvent utilisé comme point de rendez-vous par des fonctionnaires pakistanais. Le rôle principal de Shah était de repérer des complices potentiels pour les services Pakistanais dans la police locale, les services de l’immigration, des douanes et des compagnies aériennes. Ainsi que de développer des contacts au sein de la communauté musulmane à Chiang Mai et dans la région de Mae Sot.

En 2018, Shah a été expulsé vers le Pakistan et son nom a été inscrit sur la liste noire de l’immigration thaïlandaise pour une durée de cinq ans. Mais, sans doute avec l’aide de ses mentors de l’ISI, il a réussi à retourner en Thaïlande avec un nouveau passeport, sous le nom de Syed Baqar Ahmed Jaffri. Cependant, la police thaïlandaise n’a pas tardé à retrouver sa trace et l’a récemment placé en garde à vue.

L’histoire de Baqar Shah n’est pas un cas isolé, qui se limite à la lointaine Thaïlande. Il existe des réseaux similaires dans de nombreux pays, à travers le monde, où des ressortissants pakistanais liés à des syndicats du crime sont utilisés par les services de renseignements pakistanais pour faire avancer leurs propres objectifs.

Selon nos sources, un réseau similaire, impliqué dans le trafic de faux passeports, serait opérationnel en France. Il est contrôlé par un dénommé B. H, connu également pour avoir ses entrées à l’ambassade du Pakistan à Paris. Un restaurant pakistanais situé près de la Gare du Nord, le bureau d’une association sociale à La Courneuve et une agence de voyage située dans le 10e arrondissement de Paris sont utilisés comme une façade pour les activités illégales de ce réseau spécialisé dans le trafic de passeports pakistanais et de faux permis de séjour de plusieurs pays européens, dont la France, la Belgique et le Portugal. Selon nos sources, les prix des pièces d’identité et des documents de voyage falsifiés par ce réseau varient entre 850 et 1500 euros.

A titre d’exemple, lors de nos investigations, nous avons obtenu des copies de faux documents de voyage détenus par une personne liée à ce réseau. Installé en France, cet individu pocède plusieurs passeports pakistanais et britanniques, sous différents noms. Ainsi, comme le montre la photo ci-dessous, cette même personne détient au moins deux passeports britanniques, avec deux noms différents. Il aurait aussi trois passeports pakistanais. Selon nos sources, ces multiples pièces d’identité lui auraient permis de détenir plusieurs comptes bancaires et cartes de crédit, auprès de banques françaises.

L’ISI pakistanais étant connu pour ces liens sulfureux avec plusieurs groupes terroristes de tendance djihadiste, il n’est pas exclu que ce type de réseaux criminels, manipulés par ses antennes dans les capitales occidentales, puissent faire bénéficier de leurs « services » les membres des groupes terroristes en question infiltrés en Occident.